La Vendée anatomie d'un débat

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La Vendée, du génocide au mémoricide : anatomie d'un débat

Les thèses en présence, d'Hélène Piralian-Simonyan à Jean-Clément Martin


En 2011, les Éditions du Cerf publient Vendée. Du génocide au mémoricide. Mécanique d'un crime légal contre l'humanité de Reynald Secher, préfacé par l'avocat Gilles-William Goldnadel et doté de deux postfaces : celle de la psychanalyste Hélène Piralian-Simonyan et celle de l'historien Stéphane Courtois. Ce volume constitue un carrefour commode pour cartographier les thèses qui s'affrontent, depuis quarante ans, sur la qualification des violences commises en Vendée en 1793-1794. Car autour de ce livre se nouent les trois registres qui structurent tout le différend : le registre historique (que s'est-il passé, et avec quelle intention ?), le registre juridique (les catégories du droit pénal contemporain sont-elles applicables ?) et le registre mémoriel et psychique (que fait aux descendants la non-reconnaissance de ce qui s'est passé ?). C'est sur ce troisième registre que l'apport de Piralian-Simonyan est décisif — et c'est aussi là que se concentrent les objections les plus sérieuses.

I. La thèse du génocide : de la « Vendée-Vengé » aux archives du Comité de salut public

La thèse génocidaire naît académiquement en 1985, lorsque Reynald Secher soutient en Sorbonne un doctorat publié l'année suivante aux PUF sous le titre Le génocide franco-français : la Vendée-Vengé. L'argumentation repose sur trois piliers. D'abord un corpus normatif : les décrets de la Convention du 1ᵉʳ août et du 1ᵉʳ octobre 1793 ordonnant la destruction de la Vendée insurgée, puis la mise en œuvre de cette destruction par les colonnes du général Turreau (janvier-mai 1794) et par la répression noyeuse de Carrier à Nantes. Ensuite un bilan démographique et matériel : à partir d'un échantillonnage communal, Secher évalue les pertes à un peu plus de 117 000 « disparus », soit environ 14 à 15 % de la population de la « Vendée militaire », auxquels s'ajoute la destruction d'une part considérable du bâti — chiffres qui restent parmi les plus discutés du dossier. Enfin un argument d'intentionnalité : la volonté de détruire les Vendéens « en tant que tels », sans distinction entre insurgés et patriotes, dont témoignerait dès l'époque le mot de Gracchus Babeuf, qui forge en 1795 le néologisme de « populicide » dans Du système de dépopulation.

Le livre de 2011 radicalise cette architecture. S'appuyant sur des documents présentés comme inédits, découverts aux Archives nationales et portant les signatures de membres du Comité de salut public — Robespierre, Carnot, Barère notamment —, Secher soutient que la politique d'extermination ne se réduit pas à la campagne des colonnes infernales mais s'engage dès l'automne 1793 ; que le génocide a été « conçu, voté et mis en œuvre » personnellement par le Comité et par la Convention ; et que l'armée et l'administration n'ont fait qu'exécuter des ordres. La qualification se déplace ainsi de la dynamique répressive vers la décision centrale : c'est le cœur de la controverse documentaire avec les historiens universitaires, qui contestent tant le caractère inédit des pièces que l'interprétation qui en est faite.

II. Le mémoricide : un second crime

L'apport conceptuel propre du livre de 2011 est le « mémoricide », dont Secher revendique la paternité. Sa définition est stricte : le mémoricide n'est pas le négationnisme. Il désigne le meurtre de la mémoire comme partie intégrante du dispositif génocidaire lui-même — non pas une dénégation après coup, mais un mécanisme constitutif du crime, qui en prolonge et en achève la logique. Sa mécanique, telle que la quatrième de couverture la résume, enchaîne quatre opérations : la négation des faits par leurs auteurs ; l'auto-amnistie imposée à la nation et l'impunité générale ; le renversement pervers qui désigne les victimes vendéennes comme bourreaux et transforme les bourreaux jacobins en victimes ; enfin la relégation des descendants, réduits au silence et exclus d'une citoyenneté mémorielle qui leur revenait de droit.

Dans sa postface, Stéphane Courtois donne à ce concept une généalogie historiographique : de Michelet à Soboul en passant par Jaurès et Lefebvre, l'histoire universitaire de la Révolution aurait fonctionné comme l'orchestre du mémoricide, face auquel n'aurait longtemps résisté qu'une contre-voix minoritaire, celle de François Furet puis de Secher lui-même. On mesure la charge polémique : c'est l'historiographie républicaine dans son ensemble qui se trouve constituée en objet du crime qu'elle est censée étudier.

III. La greffe arménienne : Hélène Piralian-Simonyan et la psychanalyse du déni

C'est ici qu'intervient Hélène Piralian-Simonyan, et que le dossier vendéen s'articule à une œuvre construite ailleurs. Philosophe et psychanalyste, ancienne membre de l'École freudienne, d'ascendance arménienne, elle élabore depuis Génocide et transmission. Sauver la mort, sortir du meurtre (1994) une théorie de la « structure génocidaire » et des deuils « rendus impossibles », nourrie du cas arménien et prolongée dans Génocide, disparition, déni. La traversée des deuils. Sa thèse matricielle : le déni d'un génocide n'est pas un simple mensonge d'État mais la poursuite du meurtre par d'autres moyens — un meurtre symbolique qui empêche les morts d'être morts plutôt que « disparus », et qui fige les héritiers, ceux des victimes comme ceux des bourreaux, dans une transmission pathogène.

Sa postface au livre de Secher — sous le titre « Le mémoricide : un crime toujours à l'œuvre ? » — et la recension qu'elle publie en 2012 dans Questions de communication opèrent la transposition de cette matrice au cas vendéen. Trois idées y sont centrales. Premièrement, le mémoricide introduit dans la demande de reconnaissance vendéenne les dimensions d'atemporalité et d'imprescriptibilité qui caractérisent à ses yeux tous les génocides : tant que le déni dure, le crime dure. Deuxièmement, les sujets sont détruits deux fois — une première fois par les génocidaires, une seconde par ceux qui entretiennent le mémoricide ; ce que bloque le déni, c'est la construction d'un lieu collectif de réception que constituerait la reconnaissance, et c'est ce blocage qui permet à la violence génocidaire de se répéter indéfiniment. Troisièmement, les descendants vivent, écrit-elle, dans « une sorte d'exil à l'intérieur de frontières invisibles » : présents sur la terre des génocidés, mais privés de la séparation d'avec eux — c'est-à-dire du deuil.

L'apport est réel : Piralian-Simonyan déplace la question. Il ne s'agit plus seulement de qualifier le crime, mais de décrire l'économie psychique de sa mémoire empêchée — ce qui rend compte, mieux que toute autre approche, de la persistance du contentieux vendéen, du sentiment d'exil intérieur exprimé par des générations de descendants, et de la force de la demande de reconnaissance qui culmine avec le mémorial des Lucs-sur-Boulogne (1993). Mais la transposition a un coût logique que ses critiques n'ont pas manqué de relever : tout l'édifice présuppose acquis ce qui est précisément l'objet du litige, à savoir la qualification génocidaire elle-même. Là où le déni turc porte sur un génocide dont la réalité est établie par l'historiographie internationale, le « déni » républicain porterait sur une qualification que la majorité des historiens du domaine refuse — non par dénégation, arguent-ils, mais par méthode.

IV. La réplique historienne : Jean-Clément Martin et l'école de la guerre civile

Face à ce bloc, la position dominante de l'historiographie universitaire est incarnée par Jean-Clément Martin, dont l'œuvre entière — de La Vendée et la France (1987) à La guerre de Vendée 1793-1800 — construit un contre-modèle. Son cadre d'analyse : la guerre de Vendée est la guerre civile la plus violente de l'histoire de France, environ 200 000 morts toutes appartenances confondues, soit 20 à 30 % des morts de la Révolution ; elle s'explique par un vide d'État, une concurrence féroce entre pouvoirs et factions, des surenchères locales et une dynamique d'exception militaire — non par un projet idéologique d'extermination. Martin ne minimise pas les atrocités : il reconnaît des crimes de guerre caractérisés — commissions militaires expéditives, noyades, colonnes, mise à mort de femmes et d'enfants réputés « complices des brigands », violences subies y compris par des civils patriotes — mais refuse la qualification de génocide, faute précisément de doctrine organisée autour d'un projet d'extermination des Vendéens comme tels.

Sa recension du livre de Secher dans les Annales historiques de la Révolution française (2012) ajoute une objection empirique frappante : l'État républicain a constitué des caisses de secours pour les réfugiés vendéens des régions environnantes — plus de 10 000 personnes secourues, vraisemblablement le double, des années durant, y compris après les exécutions de Charette et de Stofflet. Réalité établie par la thèse de Guy-Marie Lenne et cela est difficilement compatible, souligne-t-il, avec la volonté de faire disparaître une population entière. Martin y pointe aussi la composition militante du paratexte (préface de Goldnadel, postfaces de Piralian et Courtois) comme indice d'une entreprise autant politique qu'historiographique.

À cette critique documentaire s'ajoute chez lui une thèse mémorielle symétrique de celle du mémoricide : la « Vendée vengée » est elle-même une construction, un lieu de mémoire fabriqué dès Thermidor — quand la Convention, pour se disculper, fit de Carrier puis de Turreau des boucs émissaires jugés — puis entretenu par deux siècles de guerre des mémoires. Dans son article de 2000, « À propos du "génocide vendéen". Du recours à la légitimité de l'historien », il analyse la querelle comme un conflit portant moins sur les faits que sur la place de l'historien dans la cité. Et dans un entretien de 2025, il maintient sa ligne sur le terrain du droit : le crime de génocide ne constitue pas juridiquement un « super-crime » — refus explicite de la hiérarchie victimaire qui sous-tend, selon lui, la demande de requalification.

V. Déplacements récents : l'archive au ras du sol et le détour par le droit

Deux inflexions ont renouvelé le dossier depuis les années 2010, et il importe de ne pas les confondre avec les deux blocs précédents.

La première est archivistique. Les travaux d'Anne Rolland-Boulestreau (Les colonnes infernales, 2015 ; Guerre et paix en Vendée, 2019) reprennent le dossier des colonnes au ras des sources : ils y décrivent des violences massives et documentées, mais gouvernées par des logiques locales — latitude des officiers, radicalisation des troupes, économie de la survie et du butin, défaillances de la chaîne de commandement — plutôt que par l'exécution méthodique d'un plan central unique ; ils restituent aussi la phase de pacification négociée, longtemps occultée par les deux mémoires concurrentes. Cette histoire au ras du sol complique les deux récits : ni machine exterminatrice pilotée depuis Paris, ni simple débordement excusable d'une guerre civile.

La seconde est juridique. Le diplomate et juriste Jacques Villemain (Vendée, 1793-1794). Crime de guerre ? Crime contre l'humanité ? Génocide ?, 2017, prolongé en 2020) examine les faits à l'aune des catégories du droit pénal international contemporain et conclut que les violences relèveraient des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité, et que, pour la séquence allant de décembre 1793 au printemps 1794, les critères de la convention de 1948 seraient à ses yeux réunis. Les historiens objectent l'anachronisme et la non-rétroactivité du droit ; les juristes répondent qu'il ne s'agit pas de juger mais de qualifier analytiquement. Le débat des chiffres, lui, s'est partiellement apaisé : la somme dirigée par Jacques Hussenet (« Détruisez la Vendée ! », 2007) propose une estimation médiane de l'ordre de 170 000 morts pour la Vendée militaire, supérieure aux calculs de Secher — signe que l'ampleur du massacre n'est plus le cœur du différend. C'est l'intention qui l'est.

VI. Trois registres, un différend

Au terme de ce parcours, la structure du débat apparaît : trois registres coexistent qui ne parlent pas la même langue. Le registre juridique bute sur la rétroactivité des catégories. Le registre historique oppose l'intentionnalité centrale (Secher) à la dynamique de guerre civile (Martin) et à la granularité des logiques locales (Rolland-Boulestreau). Le registre psychanalytique et mémoriel, celui de Piralian-Simonyan, interroge non le crime mais son ombre portée : le deuil impossible, la transmission du blanc, l'exil intérieur des descendants.

La contribution spécifique de Piralian-Simonyan est d'avoir donné à la cause vendéenne son armature conceptuelle la plus sophistiquée — celle qui explique pourquoi ce passé ne passe pas — tout en l'exposant à l'objection de pétition de principe : les effets qu'elle décrit supposent la qualification qu'il s'agirait d'établir. S'y ajoute une dissymétrie des configurations : la matrice arménienne implique un État négateur continu et un interdit pesant sur l'historiographie, quand le cas vendéen connaît, dès Thermidor, des procès de bourreaux, puis une historiographie libre et surabondante. À quoi les tenants du mémoricide répliquent que la liberté formelle de la recherche n'empêche ni la minoration durable du massacre dans le récit national, ni l'inversion victimaire, ni le déficit de reconnaissance officielle — plusieurs propositions de loi de reconnaissance ayant été déposées sans jamais aboutir.

Il reste que le concept de mémoricide possède une valeur heuristique partiellement détachable de la qualification génocidaire : on peut décrire des mécanismes d'effacement, d'auto-amnistie et de retournement victimaire (et leurs effets transgénérationnels) sans trancher la question du génocide. C'est peut-être là le terrain d'entente possible, et c'est en tout cas le point où un travail mémoriel rigoureux doit se tenir : au croisement de la liste des victimes, de la liturgie du souvenir et de la critique documentaire.
Les Lucs-sur-Boulogne, où ces trois exigences se rencontrent et parfois se heurtent, en demeure la pierre de touche.


Note méthodologique

Les éléments concernant le livre de 2011 (composition, quatrième de couverture, concept de mémoricide), la postface et la recension de Piralian-Simonyan (Questions de communication, n° 22, 2012, p. 342-344), la recension critique de Jean-Clément Martin (AHRF, n° 368, 2012, p. 194-196, avec l'argument des secours et la référence à la thèse de Guy-Marie Lenne), ainsi que les positions publiques de Martin (article de 2000, entretien de 2025) ont été vérifiés en ligne à la date du 7 juillet 2026. En revanche, les références aux ouvrages de Rolland-Boulestreau, Villemain et Hussenet, les chiffres de Secher (117 000) et de Hussenet (≈ 170 000), et les détails de la thèse de 1985 relèvent de la littérature secondaire courante et devront être collationnés sur les volumes eux-mêmes avant toute citation ferme — conformément au protocole de vérification adopté pour le reste du dossier (les dates d'édition signalées « à vérifier » dans la bibliographie sont à confirmer sur exemplaire).

Bibliographie indicative

Babeuf, Gracchus, Du système de dépopulation, ou la vie et les crimes de Carrier, Paris, 1795.

Courtois, Stéphane, postface à R. Secher, Vendée. Du génocide au mémoricide, Paris, Cerf, 2011.

Hussenet, Jacques (dir.), « Détruisez la Vendée ! » Regards croisés sur les victimes et destructions de la guerre de Vendée, La Roche-sur-Yon, Centre vendéen de recherches historiques, 2007.

Martin, Jean-Clément, La Vendée et la France, Paris, Seuil, 1987.

Martin, Jean-Clément, « À propos du "génocide vendéen". Du recours à la légitimité de l'historien », Sociétés contemporaines, n° 39, 2000, p. 23-38.

Martin, Jean-Clément, compte rendu de R. Secher, Vendée. Du génocide au mémoricide, Annales historiques de la Révolution française, n° 368, 2012, p. 194-196.

Martin, Jean-Clément, La guerre de Vendée, 1793-1800, Paris, Points Seuil, éd. revue [année d'édition à vérifier].

Martin, Jean-Clément, « Le crime de génocide ne constitue pas, juridiquement, un "super-crime" », entretien, Le Droit de Vivre, n° 696, 2025, p. 86-89.

Piralian, Hélène, Un enfant malade de la Mort. Lecture de Mishima, relecture de la paranoïa, 1984.

Piralian, Hélène, Génocide et transmission. Sauver la mort, sortir du meurtre, Paris, L'Harmattan, 1994 (rééd. 2003).

Piralian-Simonyan, Hélène, Génocide, disparition, déni. La traversée des deuils, Paris, L'Harmattan [année à vérifier].

Piralian-Simonyan, Hélène, « Le mémoricide : un crime toujours à l'œuvre ? », postface à R. Secher, Vendée. Du génocide au mémoricide, Paris, Cerf, 2011.

Piralian, Hélène, compte rendu de R. Secher, Vendée. Du génocide au mémoricide, Questions de communication, n° 22, 2012, p. 342-344.

Rolland-Boulestreau, Anne, Les colonnes infernales. Violences et guerre civile en Vendée militaire (1794-1795), Paris, Fayard, 2015.

Rolland-Boulestreau, Anne, Guerre et paix en Vendée (1794-1796), Paris, Fayard, 2019 [à vérifier].

Secher, Reynald, Le génocide franco-français : la Vendée-Vengé, Paris, PUF, 1986.

Secher, Reynald, Vendée. Du génocide au mémoricide. Mécanique d'un crime légal contre l'humanité, préface de G.-W. Goldnadel, postfaces de H. Piralian-Simonyan et S. Courtois, Paris, Cerf, 2011.

Villemain, Jacques, Vendée, 1793-1794. Crime de guerre ? Crime contre l'humanité ? Génocide ? Une étude juridique, Paris, Cerf, 2017 [à vérifier].