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Alfred Lallié, Les Noyades de Nantes (1879),
et le dossier des enfants martyrs des Lucs-sur-Boulogne
Étude historiographique et documentaire en rapport avec la guerre de Vendée,
en vue de la cause de béatification des cent dix enfants massacrés le 28 février 1794

« J’ai dépouillé un dossier volumineux et confus ; je me suis efforcé de le classer, de l’étiqueter ; j’ai essayé d’instruire la cause. »

— Alfred Lallié, 1879

I. Introduction : de la Loire à la Boulogne

Il peut sembler paradoxal d’ouvrir un dossier consacré aux enfants martyrs des Lucs-sur-Boulogne par l’étude d’un livre qui ne les mentionne pas. Les Noyades de Nantes d’Alfred Lallié, paru en 18791 , traite d’un autre théâtre — la Loire nantaise et non le bocage vendéen —, d’un autre bourreau — le représentant Carrier et non les colonnes de Turreau —, d’un autre supplice — la submersion et non la fusillade ou la baïonnette. Le détour n’en est pas un. Trois raisons, qui structurent la présente étude, font de ce petit livre une pièce d’appui pour la cause des cent dix enfants massacrés le 28 février 1794.

La première est d’ordre contextuel. Les noyades de Nantes (novembre 1793 – février 1794) et le massacre des Lucs (28 février – 1er mars 1794) sont deux moments d’un même dispositif de destruction, conduit dans le même hiver, sur le même territoire militaire, au nom de la même politique. Or la procédure canonique des causes de martyrs exige précisément d’établir l’existence d’une persécution et la disposition du persécuteur — ce que la tradition appelle le martyre formel ex parte persecutoris. Le livre de Lallié est, pour l’Ouest, l’une des démonstrations les plus anciennes et les plus serrées de cette disposition.

La deuxième est d’ordre victimologique. Lallié établit, preuves judiciaires à l’appui, que le système nantais a délibérément englouti des femmes et des enfants — jusqu’à des nourrissons. Ce que le martyrologe de l’abbé Barbedette atteste nominativement aux Lucs, les témoignages assermentés du procès de Carrier l’attestent massivement à Nantes : la logique exterminatrice n’épargnait pas l’innocence, elle la visait aussi.

La troisième est d’ordre méthodologique. Juriste de formation, Lallié n’écrit pas une déploration : il instruit. Face à une administration qui n’a presque rien laissé par écrit, il reconstruit les faits par le croisement des dépositions, la critique des chiffres, la hiérarchie des témoignages. Ce geste probatoire est exactement celui que requiert une positio super martyrio ; il est aussi celui de l’abbé Barbedette dressant, au péril de sa vie, la liste attestée des morts de sa paroisse. L’étude qui suit analyse donc l’homme, le livre et sa méthode (II-IV), son contenu et sa réception (V-VII), avant d’expliciter ce qu’il apporte au dossier des Lucs (VIII) et à son instruction canonique (IX). 

II. L’auteur : un juriste légitimiste devant les archives de la Terreur

Alfred François Lallié naît à Nantes le 27 mars 1832, dans une famille de notariat, et meurt dans sa ville le 19 janvier 19132 . Docteur en droit (1857), cofondateur de la Revue de jurisprudence commerciale et maritime de Nantes, il appartient à cette bourgeoisie catholique et légitimiste de l’Ouest qui fit de la fidélité aux vaincus de 1793 une composante de son identité. Proche du courant catholique d’Alfred de Falloux, rédacteur de la Gazette de l’Ouest à partir de 1869, il est élu député de la Loire-Inférieure à l’Assemblée nationale en 1871, siège au centre droit, vote contre l’amendement Wallon et les lois constitutionnelles de 1875, et quitte la vie parlementaire en 1876. Maire de Saint-Colomban de 1881 à 1908, il consacre dès lors l’essentiel de ses forces à l’histoire de Nantes et de la LoireInférieure sous la Révolution.

Son œuvre forme un massif cohérent : Le Diocèse de Nantes pendant la Révolution, Les Noyades de Nantes (1879), Les Prisons de Nantes pendant la Révolution (1883), L’Église constitutionnelle dans la Loire-Inférieure : Minée et son épiscopat (1883), Le District de Machecoul, Les Sociétés populaires à Nantes (1890), Les Cent trente-deux Nantais (1894), La Justice révolutionnaire à Nantes et dans la Loire-Inférieure (1896), Le Comité révolutionnaire de Nantes, enfin le Carrier de 1901, qui rassemble la moisson d’une vie. L’orientation est assumée : Lallié écrit du côté des victimes, « attaché à relever les exactions commises contre les Vendéens », selon la formule de ses notices biographiques. Mais le parti pris de cœur s’accompagne d’une discipline de juriste qui fait toute la valeur durable de l’œuvre : l’homme qui écrit sur les noyades a passé par le doctorat en droit, les prétoires et les commissions parlementaires, et il traite les archives comme un dossier de procédure.

III. Le livre : genèse, éditions, structure

Les Noyades de Nantes est un livre de chantier, la première pierre du grand œuvre sur Carrier. Lallié s’en explique dès l’ouverture : des crimes du représentant « on pourrait faire un livre, et en attendant qu’il se fasse, je m’occupe d’en réunir les éléments. Je commence par l’étude des noyades, parce que ce point est sans contredit le plus obscur de la mission de Carrier »3 . La première édition paraît à Nantes chez Vincent Forest et Émile Grimaud en 1879 (104 pages) ; une deuxième édition « revue et augmentée », chez Libaros, y adjoint des développements sur l’histoire de la persécution des prêtres et corrige plusieurs détails de la première — jusqu’à des vétilles topographiques que l’auteur rectifie en s’accusant lui-même : la compagnie Marat tenait son corps de garde « rue Tournefort, non rue Sully, comme je l’ai écrit à tort ». Ce scrupule d’exactitude, rare dans la littérature militante du temps, est déjà un indice de méthode.

Il faut, au passage, prévenir une confusion bibliographique : le Les Noyades de Nantes de G. Lenotre (Perrin, 1912) est un ouvrage homonyme et postérieur, d’esprit anecdotique, qui ne saurait être substitué à celui de Lallié dans un appareil de références — l’exemplaire numérisé le plus fréquemment rencontré en ligne sous ce titre est d’ailleurs celui de Lenotre, non celui de Lallié.

La structure du livre épouse la chronologie du crime. Un premier chapitre pose le cadre : l’horreur tardive de la Convention, la mise en accusation de Carrier, les causes et prétextes des noyades, la condition sociale des prisonniers, le silence des Nantais, l’enquête sur la noyade du Bouffay, l’état des travaux antérieurs, le personnel des noyades. Suivent les chapitres opératoires : les noyades de prêtres (chapitre II), la noyade du Bouffay (chapitre III), puis la grande noyade de Chantenay, les noyades des galiotes et de l’Entrepôt, enfin la discussion du bilan chiffré, close par l’estimation de 4 860 noyés, et des pièces justificatives.

IV. La méthode : l’instruction judiciaire comme épistémologie

Le problème documentaire des noyades est formulé par Lallié avec une netteté qui vaut pour tous les massacres de l’Ouest : « Aucun registre, aucun papier administratif ne mentionnent les noyades, si ce n’est à mots couverts » ; et dans la ville terrorisée, « tout le monde savait à Nantes que l’on noyait, mais à peine osait-on se le dire à l’oreille »4 . Après le départ de Carrier, la peur change d’objet sans disparaître : nul n’ose « avilir la représentation nationale », et le représentant Bô lui-même atteste n’avoir reçu à Nantes aucune dénonciation contre son prédécesseur5 . Les langues ne se délient qu’avec le procès du Comité révolutionnaire de Nantes, puis celui de Carrier (automne 1794) — à près d’un an des faits, quand les souvenirs ont pâli et que le calendrier révolutionnaire brouille les dates dans les dépositions.

De cette situation, Lallié tire une méthode. Il dépouille le Bulletin du Tribunal révolutionnaire de Clément et les comptes rendus du Mercure français et du Moniteur ; il remonte aux pièces originales du procès aux Archives nationales (liasse W 493) ; il exhume surtout des fonds nantais alors difficiles d’accès : le registre des déclarations ouvert à la municipalité après l’arrestation du Comité (12 juin 1794), les registres d’écrou du Bouffay, les liasses du greffe, jusqu’aux ordonnances de paiement du district d’Ancenis — où vingt et une livres payées à un cordier pour la ficelle « employée à lier les prêtres réfractaires venant d’Angers » datent un convoi mieux que tous les mémoires. Il avait communiqué ses matériaux à Berriat Saint-Prix pour sa Justice révolutionnaire (1870), et estime pouvoir faire mieux « en serrant de plus près les textes ».

J’ai dépouillé un dossier volumineux et confus ; je me suis efforcé de le classer, de l’étiqueter ; j’ai essayé d’instruire la cause. Vienne maintenant un historien digne de ce nom, et j’affirme qu’il y trouvera les éléments d’un tableau dont rien ne pourra jamais dépasser l’horreur.

« Instruire la cause » : le mot est de lui, et il faut le prendre au sens technique. Lallié hiérarchise ses sources — il préfère les déclarations du registre municipal, « écrites ou reçues à une époque plus rapprochée des événements », aux dépositions du procès parisien ; il confronte les témoins entre eux et signale leurs erreurs (tel témoin se trompe sur la présence de Chaux, absent de Nantes ce jourlà) ; il rectifie les chiffres reçus : contre l’abbé Guillon, qui parlait de soixantequatorze prêtres noyés le 20 frimaire, il rétablit le chiffre de cinquante-huit, « les documents sont unanimes » ; contre la plaidoirie de Villenave, il montre que ces prêtres venaient d’Angers et non de Nevers ; et il établit que les soixante-seize prêtres arrivés en mars 1794 furent déportés, non noyés7 . Cette sévérité s’exerce donc dans les deux sens : elle dégonfle les exagérations aussi bien qu’elle établit les faits. Pour un auteur que sa fidélité politique exposait au soupçon d’amplification, c’est la meilleure des garanties rétrospectives.

V. Le contenu : anatomie d’un système d’extermination 

Les hommes 

Le chapitre liminaire brosse la galerie des acteurs avec une précision d’acte d’accusation. Carrier d’abord, que les pouvoirs illimités des représentants en mission rendaient « aussi puissant que Caligula à Rome ». Contre Michelet, qui voulait faire « un livre des inconséquences de Carrier », Lallié pose que « Carrier était logique ; comme ses collègues de la Montagne, il poussait jusqu’à ses dernières conséquences la théorie de la souveraineté du but »8 . La formule est d’une modernité saisissante : elle décrit, un siècle avant la lettre, la rationalité exterminatrice que le xxe siècle apprendra à nommer, et qu’Alexandre Soljenitsyne viendra précisément rappeler aux Lucs-sur-Boulogne en septembre 1993.

Le chapitre liminaire brosse la galerie des acteurs avec une précision d’acte d’accusation. Carrier d’abord, que les pouvoirs illimités des représentants en mission rendaient « aussi puissant que Caligula à Rome ». Contre Michelet, qui voulait faire « un livre des inconséquences de Carrier », Lallié pose que « Carrier était logique ; comme ses collègues de la Montagne, il poussait jusqu’à ses dernières conséquences la théorie de la souveraineté du but »8 . La formule est d’une modernité saisissante : elle décrit, un siècle avant la lettre, la rationalité exterminatrice que le xxe siècle apprendra à nommer, et qu’Alexandre Soljenitsyne viendra précisément rappeler aux Lucs-sur-Boulogne en septembre 1993.

Les mobiles

Lallié n’élude aucun des mobiles « bas et honteux » : la peur du typhus qui ravage prisons et pontons, la disette (« Les patriotes manquent de pain, s’écriait Robin, il est juste que les scélérats périssent et ne mangent pas le pain des patriotes »), la cupidité enfin — les prisonniers jetés à l’eau nus, leurs guenilles vendues au matin. Mais il refuse de réduire le crime à ces causes d’occasion : ceux qui le conçurent « étaient au plus haut point possédés de la passion de la destruction » 10. Et il fixe la condition sociale des victimes, contre la légende d’une répression aristocratique : « de pauvres gens, ouvriers des bourgs et paysans, exténués, malades, affamés, malheureux débris des cohortes vendéennes », que les généraux « envoyaient à Nantes quand leurs soldats étaient las du massacre ». La noyade, supplice romain des parricides, frappa d’abord le petit peuple catholique de l’Ouest.

Les opérations

La première noyade, dans la nuit du 16 au 17 novembre 1793 (26-27 brumaire an II), engloutit environ quatre-vingt-dix prêtres réfractaires détenus sur La Gloire devant la Sécherie. Le canonnier Wailly, de faction sur le ponton voisin, a vu passer le « gabareau chargé de brigands » muni d’un laissez-passer signé Carrier, puis entendu « les plus grands cris […] jusqu’à l’instant où tout fut englouti »11 . Quatre prêtres échappent ; trois, recueillis par des marins charitables, sont réclamés par le Comité, remis à Lamberty et noyés le surlendemain ; seul survit Julien Landeau, curé de Saint-Lyphard. Carrier écrit à la Convention : « Un événement d’un genre nouveau semble avoir voulu diminuer le nombre des prêtres […] J’apprends à l’instant, et la nouvelle en est très sûre, qu’ils ont tous péri dans la rivière »12 .

La deuxième noyade, dans la nuit du 9 au 10 décembre (la veille du mardi 20 frimaire, établit Lallié), supprime à la pointe d’Indret les cinquante-huit prêtres arrivés d’Angers. Le détail est ici d’une précision comptable : la ficelle d’Ancenis, les neuf mariniers payés quatre livres chacun, la rixe de Richard et de Lamberty se disputant « la gloire de cette expédition » et les dépouilles, l’armoire de Richard pleine de montres et de bijoux. Carrier, cette fois, signe l’épilogue d’une formule restée tristement célèbre : « La nuit dernière, ils ont été tous engloutis dans cette rivière. Quel torrent révolutionnaire que la Loire ! »13 Un trait, recueilli au procès, éclaire l’âme des victimes : l’un de ces prêtres, ayant soustrait quarante-quatre louis à la fouille, les remet à la veuve Dumais « en la priant de faire dire des messes à son intention, s’il était sacrifié »14 .

La troisième, dite noyade du Bouffay (nuit du 14 au 15 décembre, 24-25 frimaire), est la mieux documentée parce que le Comité révolutionnaire s’y compromit en personne, et Lallié en fait le morceau central de son instruction15. Tout y est bureaucratique : la liste de cent cinquante-cinq noms arrêtée en séance nocturne, l’ordre écrit au concierge, l’euphémisme officiel — un « transfert à Belle-Île-enMer » —, et tout y dément la légalité même révolutionnaire : les noyeurs ivres raflent au hasard, « sans distinguer s’ils étaient jugés ou non, patriotes ou aristocrates, innocents ou coupables »16. Les mots des bourreaux, consignés par les témoins, disent le fond : « il n’en a pas besoin, dans un instant il va boire à la grande tasse » ; « dépêchons-nous, chers amis, la marée baisse » (Goullin). Un grenadier condamné à quinze jours de prison pour le vol d’un pantalon « était là qui pleurait, demandant s’il était possible qu’on le fît périr pour un pareil délit ». Cent vingt-neuf détenus, liés deux à deux, sont coulés en aval de Trentemoult, au bout de l’île Cheviré ; Grandmaison « sabrait ceux qui passaient leurs doigts » par les fentes du pont.

Vient ensuite le changement d’échelle. Vers le 23 décembre 1793, la grande noyade de Chantenay précipite dans la Loire environ huit cents personnes « de tout âge et de tout sexe » — prisonniers du convoi vendéen, femmes, enfants, déserteurs allemands de la Légion germanique. Les témoignages du marinier Fréteau et du canonnier Wailly, rapportés par Lallié, décrivent les victimes dépouillées « nues comme la main », les femmes suppliant qu’on leur laissât leurs chemises, les gabares qui ne coulaient pas assez vite et qu’on achevait à coups de fusil17. Puis, du 29 décembre au 18 janvier, les noyades dites des galiotes vident par fournées de deux à trois cents la prison de l’Entrepôt des cafés — hommes, femmes et enfants mêlés — ; une dernière opération, dans la nuit du 29 au 30 janvier 1794, engloutit encore quelque quatre cents détenus. Enfin, au printemps de 1794, après le rappel de Carrier, une ultime noyade en baie de Bourgneuf, dénoncée à la Convention par le commissaire des guerres Bouquet, coûte la vie à quarante et une personnes : deux hommes dont un aveugle de soixante-dix-huit ans, douze femmes, douze jeunes filles et quinze enfants, « dont dix de six à dix ans et cinq à la mamelle »18

Le bilan

Au terme de son instruction, Lallié évalue à 4 860 le nombre des noyés 19. Ce chiffre, adopté par Taine, a été discuté depuis plus d’un siècle : Gaston Martin l’abaissait vers 1 800, Mellinet retenait 3 500, la tradition accusatrice de Fouquet montait à 9 000 ; l’historiographie actuelle s’accorde sur une fourchette — 1 800 à 4 000 morts pour Jean-Clément Martin, 1 800 à 4 800 noyés sur ordre de Carrier pour Jacques Hussenet, qui ajoute jusqu’à 2 000 victimes possibles d’autres autorités nantaises ; Roger Dupuy compte de sept à onze noyades de trois à quatre cents victimes chacune20. Le chiffre de Lallié se tient donc à la borne haute de la fourchette savante contemporaine : il n’a jamais été rangé parmi les fantaisies polémiques, et la borne basse elle-même suffit à qualifier l’événement de plus grand massacre organisé de la Terreur urbaine.

VI. La signature religieuse du dispositif 

Pour le dossier qui nous occupe, un fait domine tous les autres : les premières victimes des noyades furent des prêtres, et rien que des prêtres. Lallié ouvre son chapitre II par une mise en perspective : depuis un siècle, « les hommes violents arrivés au pouvoir, grâce au trouble de la société, exercent contre les prêtres leurs premières rigueurs ». 21. Les quatre-vingt-dix noyés du 17 novembre étaient des réfractaires « emprisonnés pour refus de serment, et qui, à cause de leur âge et de leurs infirmités, avaient été, aux termes de la loi, dispensés de la déportation ». La précision est capitale : ces hommes étaient en règle avec la législation révolutionnaire elle-même ; leur mise à mort ne pouvait s’autoriser d’aucun texte, même inique. Il ne reste que la haine de leur état — ce que le droit canonique nomme odium fidei.

Lallié généalogise cette haine : dès mai 1792, le boucher Legendre proposait aux Jacobins d’embarquer les prêtres sur les maries-salopes de Brest : « Envoyons-les en pleine mer ; qu’elle les submerge même s’il le faut. » Le lexique du crime accompli garde la même signature d’inversion sacramentelle : dans le jargon des exécuteurs et de leur chef, la noyade est un « baptême patriotique », la Loire une « baignoire nationale », et Carrier ordonne de jeter les prêtres d’Angers « à l’eau » sans « tant de mystère ». La dérision du baptême dit assez contre quoi l’on tue. Et lorsque, au procès, Coffinhal complimente Carrier — « Carrier a un talent unique pour exporter les prêtres » —, celui-ci répond « d’un ton ironique » : « Il est vrai que j’en ai fait embarquer beaucoup ; il n’en a échappé aucun au naufrage. »

La suite du dispositif étend aux fidèles ce qui fut inauguré sur les pasteurs : les convois vendéens noyés à Chantenay et aux galiotes sont ces populations « fanatisées » que l’on détruit comme telles, familles entières, femmes et nourrissons compris. En face, les rares traits qui nous parviennent des victimes sont des traits de foi : les quarante-quatre louis du prêtre d’Angers pour des messes ; et, aux Lucs, les scapulaires du Sacré-Cœur, les chapelets et les balles mêlés aux ossements que le déblaiement de la chapelle du Petit-Luc exhumera en 186323. D’un théâtre à l’autre, la persécution a le même objet, et les persécutés la même prière.

VII. Réception et statut historiographique

La réception du livre suit les lignes de fracture françaises. Dans l’immédiat, il arme la mémoire catholique et royaliste, et fournit à Taine la matière et le chiffre de ses pages sur Nantes. L’université républicaine reprend le dossier avec la thèse de Gaston Martin, Carrier et sa mission à Nantes (1924) : l’auteur y minore le bilan et réhabilite partiellement l’administrateur, mais son recenseur des Annales de Bretagne reconnaît qu’il fallait éclaircir des points que des érudits sérieux comme Lallié n’avaient pu résoudre — l’épithète, sous une plume adverse, vaut brevet24. Le balancier a ensuite reflué : Jean-Clément Martin lui-même juge apologétique le portrait de Carrier par Gaston Martin, et les travaux récents — Hussenet 2007, Gérard 2013, Bruno Hervé 2011 — réinscrivent les noyades dans le continuum des mises à mort de l’an II avec des fourchettes qui englobent l’estimation de 1879.

Le statut actuel de Lallié est donc singulier : partisan déclaré, il demeure la base factuelle des récits, y compris des notices encyclopédiques les plus consultées, parce qu’il a fait ce que nul n’a refait à cette échelle : citer les pièces in extenso, avec leurs cotes. Une source secondaire ancienne acquiert ainsi une valeur quasi primaire : certaines pièces ne sont plus aisément accessibles que par lui. Pour un dossier canonique, cette propriété est précieuse : Lallié est citable pièce par pièce, témoignage par témoignage, et chaque citation est vérifiable dans un fonds identifié.

VIII. De la Loire à la Boulogne : ce que Lallié apporte au dossier des Lucs

Un même dispositif, un même hiver

La chronologie serre les deux théâtres l’un contre l’autre. Les grandes noyades s’échelonnent de la mi-novembre 1793 à la fin de janvier 1794 ; le 21 janvier 1794, les colonnes de Turreau s’ébranlent ; le 6 février, le général Cordellier écrit de Tiffauges qu’il a « ponctuellement exécuté [l’]ordre de purger, par le fer et le feu », et « fait passer derrière la haie environ six cents particuliers des deux sexes » 25 ; le 8 février, Carrier est rappelé à Paris ; le 28 février et le 1er mars, la colonne de Cordellier et de Matincourt massacre aux Lucs 564 personnes selon l’attestation du curé Barbedette. La noyade urbaine et la colonne rurale sont deux modalités — hydraulique et incendiaire — d’une même politique de destruction, ce que Lallié nomme d’un mot : « la théorie de la souveraineté du but ». Un dossier de béatification qui doit établir l’existence d’une persécution générale trouvera chez lui la démonstration du système, du commandement et de la préméditation.

Une même victimologie : les enfants inclus

Le point décisif pour la cause des Lucs est l’inclusion délibérée des enfants dans la destruction. À Nantes, elle est attestée par des témoignages assermentés : les huit cents de Chantenay « de tout âge et de tout sexe », les fournées des galiotes « hommes, femmes et enfants mêlés », jusqu’aux cinq enfants « à la mamelle » de la baie de Bourgneuf. Aux Lucs, elle est attestée nominativement : sur les 459 noms conservés du martyrologe de Barbedette, 127 sont des enfants de moins de dix ans ; la tradition de la cause retient cent dix enfants de moins de sept ans. Les deux corpus se complètent exactement : Nantes prouve que le système tuait les enfants en masse ; Les Lucs donnent à cette masse des noms, des âges, des villages. L’argument, dans une position, peut se formuler ainsi : le massacre d’enfants du 28 février 1794 n’est pas un débordement local et aberrant, mais l’application, dans le bocage, d’une pratique déjà installée et couverte par l’autorité de l’État en mission.

Un même geste probatoire

Lallié instruit contre le silence organisé des archives ; Barbedette atteste contre l’anéantissement des siens. Le curé du Grand-Luc clôt sa liste par une formule d’officier d’état civil dressant acte sous la persécution : « Lesquels noms ci-dessus, au nombre de 564, des personnes massacrées en divers lieux de la paroisse du Grand-Luc, m’ont été référés par les parents échappés au massacre, […] ce que j’atteste comme trop véritable, après avoir été témoin oculaire de ces horreurs et exposé plusieurs fois à en être aussi la victime ». Le registre des déclarations de Nantes et le cahier des Lucs relèvent du même genre documentaire : l’acte de mémoire à forme juridique, dressé à chaud par ceux qui savaient que l’administration n’écrirait rien. La critique récente a validé l’un et l’autre : la fourchette actuelle des noyades encadre le chiffre de Lallié, et les travaux de Marambaud, confirmés par Alain Gérard et Jacques Hussenet, ont établi la crédibilité du martyrologe contre l’hypercritique de Paul Tallonneau et les doutes de Jean-Clément Martin.

Un même odium fidei

Enfin, Lallié fournit à la cause ce que la procédure exige et que les seules pièces vendéennes établissent moins directement : la motivation religieuse du persécuteur. À Nantes, la persécution commence par les prêtres et parodie les sacrements ; aux Lucs, le soldat Chapelain se réjouit d’avoir « décalotté à peu de frais toute une nichée de calotins »³⁰, et la tradition rapporte la mise à mort du vieux curé du Petit-Luc, l’abbé Voyneau. L’honnêteté de Lallié renforce ici sa valeur probante : parce qu’il enregistre aussi les mobiles profanes — subsistances, contagion, cupidité —, son constat de l’acharnement spécifiquement antireligieux ne peut être imputé à une lecture dévote surimposée aux faits. Le dossier Matincourt, que nous instruisons par ailleurs sur les fonds de la commission Lenoir (AD Loire-Atlantique, série L), trouvera du reste dans son œuvre tardive — La Justice révolutionnaire à Nantes, 1896 — une voie de vérification déjà identifiée.

IX. Perspectives canoniques : le martyre des innocents

État de la cause

La cause des enfants des Lucs a été ouverte en 1947 par Mgr Antoine-Marie Cazaux, évêque de Luçon ; l’abbé Gabriel Prouteau, curé des Lucs de 1937 à 1948 et postulateur de la cause, en porta les documents à Rome avant de mourir en 1948 — il repose, selon sa volonté, au milieu des ossements des martyrs, transférés en 1863 de la chapelle ruinée du Petit-Luc au cimetière paroissial. La cause est depuis lors en sommeil, sans décision négative connue ; la mémoire, elle, n’a jamais cessé : chapelle mémoriale reconstruite entre 1898 et 1908, panneaux nominatifs et vitraux des années 1930-1940, ouvrage de Gaëtan Bernoville sur « les Saints Innocents de la Vendée » (1944), travaux du père Marie-Auguste Huchet, pèlerinage annuel, et, récemment, la Passion de la Vendée du père Jean-Paul Argouarc’h (Via Romana, 2022, préface du cardinal Sarah), qui appelle publiquement à la relance de l’instruction .

Le cadre doctrinal

La reconnaissance d’un martyre suppose classiquement trois éléments : une mort violente ; infligée en haine de la foi (odium fidei, martyre formel du côté du persécuteur) ; acceptée pour le Christ (martyre formel du côté de la victime). Pour des enfants n’ayant pas l’usage de la raison, le troisième élément semble faire défaut — c’est l’objection canonique traditionnelle. La tradition de l’Église y a répondu depuis les origines par le culte des saints Innocents, célébrés comme martyrs dès l’Église ancienne : ils ont confessé le Christ, dit la liturgie, non en parlant mais en mourant ; la théologie scolastique a systématisé cette réponse par la doctrine du baptême de sang, et Benoît XIV, législateur des causes des saints, a admis le martyre des enfants. Au surplus, les enfants des Lucs étaient baptisés — la difficulté est donc moindre encore que pour les Innocents : il s’agit d’enfants du Christ par le sacrement, mis à mort dans une persécution dirigée contre la foi de leur peuple.

Le précédent décisif est désormais acquis : le 10 septembre 2023, à Markowa, l’Église a béatifié comme martyrs Józef et Wiktoria Ulma et leurs sept enfants, y compris l’enfant que sa mère portait et qui naquit dans le massacre même — la Congrégation retenant qu’il reçut le baptême de sang dans le martyre des siens . L’obstacle du consentement personnel est ainsi levé en droit vivant : de très jeunes enfants, incapables d’acte volontaire, peuvent être béatifiés martyrs lorsqu’ils partagent le sort d’une communauté mise à mort en haine de la foi. La transposition aux Lucs est immédiate : les cent dix sont morts avec leurs mères et comme leurs mères, dans une paroisse exterminée en tant que paroisse.

Quant à la reconnaissance de l’odium fidei dans la répression de l’Ouest, elle n’est plus une question de principe : l’Église l’a prononcée en béatifiant en 1984 Guillaume Repin et ses 98 compagnons d’Angers — parmi lesquels les fusillés et fusillées du Champ-des-Martyrs d’Avrillé, exécutés de janvier à avril 1794, strictement contemporains du massacre des Lucs —, après les martyrs de Laval (1955), et avant la canonisation par équipollence des carmélites de Compiègne (décembre 2024)36. La cause des Lucs s’inscrit dans ce sillage jurisprudentiel ; sa spécificité — l’âge des victimes — est précisément ce que le précédent Ulma vient de résoudre.

Les objections à instruire loyalement 

Une position solide ne contourne pas l’historiographie critique ; elle l’instruit. Trois objections principales devront être traitées de front. La première tient à la nature de la violence : pour Jean-Clément Martin, les tueries de 1794 relèvent d’une guerre civile totale plus que d’une persécution religieuse qualifiée. On répondra que les mobiles mixtes n’excluent pas l’odium fidei qualifiant — le cas Ulma, où le motif immédiat était le secours prêté à des Juifs, l’a montré : c’est l’enracinement du sort subi dans la foi vécue qui qualifie le martyre — et que le faisceau d’indices (prêtres tués d’abord, lexique antireligieux des bourreaux, signes de piété sur les corps, population désignée comme « calotins ») établit la dimension religieuse de la persécution. La deuxième objection vise la fiabilité du martyrologe de Barbedette — liste cumulant peut-être des victimes de plusieurs mois, voire document suspect selon Tallonneau , les travaux de Marambaud,Gérard et Hussenet permettent d’y répondre par les recoupements démographiques et les lettres de soldats. La troisième porte sur l’unicité du massacre : peu importe, en réalité, à la cause — qui vise des personnes déterminées et non une statistique — que les tueries se soient étalées sur deux jours ou davantage, pourvu que la mort violente de chaque enfant nommé, dans le cadre de la persécution, soit moralement certaine. Sur ces trois fronts, la méthode de Lallié — confronter, hiérarchiser, rectifier, concéder — reste le modèle du genre.

Le rôle précis du livre dans une position

Au total, Les Noyades de Nantes peut servir la cause à quatre titres : comme pièce du contexte général de persécution, au sens de l’instruction Sanctorum Mater, qui demande d’établir la persécution et sa motivation
comme preuve de l’inclusion systémique des enfants parmi les victimes du même dispositif politique ,comme démonstration de la matrice antireligieuse de ce dispositif, inaugurée sur les prêtres, comme paradigme méthodologique pour le traitement des témoignages tardifs et des chiffres contestés. Le livre ne remplace pas le dossier vendéen: il l’encadre et le fortifie.

X. Conclusion

Alfred Lallié a écrit le livre d’un crime que ses auteurs avaient voulu sans archives. Là où l’administration s’était tue, le juriste a suppléé par la preuve testimoniale, croisée et critiquée ; là où la polémique enflait ou minorait, il a compté ; là où l’oubli s’installait, il a coté. « J’ai essayé d’instruire la cause » : la formule de 1879 désignait le procès posthume de Carrier ; elle peut désigner aujourd’hui, sans forcer les mots, l’autre cause — celle qui attend à Luçon et à Rome depuis 1947. Des noyades de la Loire aux haies de la Boulogne, le dossier est un : même hiver, même pouvoir, même haine, mêmes innocents. Le petit livre de Lallié n’a pas dit un mot des Lucs ; il a établi le monde qui les a rendus possibles, et légué la méthode qui permet d’en juger. Vienne maintenant — pour paraphraser sa page 9 — non plus seulement « un historien digne de ce nom », mais un postulateur.

Il me reste à faire la rubrique source.