Un essai dans la bataille du mot
Paru en décembre 2008, l'opuscule s'inscrit dans un moment précis de la bataille mémorielle : cette année-là, une proposition de loi visant à la reconnaissance du « génocide vendéen » est déposée à l'Assemblée nationale par un groupe de députés réunis autour d'Hervé de Charette. Le dispositif éditorial dit l'intention : un vade-mecum de cent questions-réponses signé Marcou pour armer le lecteur sur les faits, suivi de l'essai de Gautier qui pose frontalement la question de la qualification, le tout sous le patronage de Reynald Secher, dont la thèse soutenue en 1985 a ouvert la querelle contemporaine. La présentation de l'éditeur annonce la couleur : le livre entend établir « la volonté incontestable de la Convention d'anéantir la population de Vendée », tout en replaçant l'insurrection de l'Ouest dans une guerre civile quasi générale — Caen, Lyon, Bordeaux, le Berry, la Corse, le Pays basque —, au point d'avancer, de façon très discutable, que la majorité des Français se seraient soulevés contre le gouvernement révolutionnaire. Le point d'interrogation du titre relève donc davantage de la figure rhétorique que du doute méthodique : la réponse de l'auteur est positive. Reste que la question, elle, est réelle, et qu'elle divise l'historiographie depuis quarante ans.
Les faits : de la levée des 300 000 à Savenay
Rappelons d'abord le socle factuel, que personne ne conteste sérieusement. La Constitution civile du clergé (1790) et la persécution des prêtres réfractaires ont creusé le fossé entre le bocage et la Révolution ; l'exécution du roi (21 janvier 1793) l'a élargi ; la levée de 300 000 hommes décrétée le 24 février 1793 met le feu aux poudres. Du 10 au 13 mars 1793, le soulèvement embrase les paroisses au sud de la Loire. Les paysans vont chercher leurs chefs — Cathelineau, Stofflet, puis les gentilshommes Charette, Bonchamps, d'Elbée, La Rochejaquelein — et se donnent le nom d'Armée catholique et royale. Dès les premières semaines, la guerre civile montre son visage des deux côtés : à Machecoul, les insurgés massacrent des républicains, quelques centaines de victimes selon l'historiographie récente, qui a revu à la baisse les estimations anciennes supérieures au demi-millier.
Le printemps est vendéen : Thouars, Fontenay, Saumur, Angers tombent ; mais l'échec devant Nantes (29 juin 1793), où Cathelineau est mortellement blessé, marque le tournant. À l'automne, renforcée par l'armée de Mayence, la République l'emporte à Cholet (17 octobre). Bonchamps mourant obtient à Saint-Florent-le-Vieil la grâce de quelque cinq mille prisonniers républicains — le « Grâce aux prisonniers ! » qui restera l'un des gestes fondateurs de la mémoire vendéenne. Suit la Virée de Galerne : des dizaines de milliers de personnes, combattants et civils mêlés — les estimations vont de 60 000 à 100 000 —, passent la Loire, échouent devant Granville (13-14 novembre), refluent, sont taillées en pièces au Mans (12-13 décembre), où la cavalerie républicaine massacre fuyards, femmes et blessés — sans doute plus de dix mille morts —, avant l'anéantissement final de Savenay (23 décembre 1793). À la Noël 1793, la Grande Armée vendéenne n'existe plus. C'est précisément ici que se noue le débat.
Après la victoire militaire : l'appareil de la destruction
Car la répression ne s'arrête pas avec la victoire ; elle change d'échelle. En amont déjà, la Convention a légiféré. Le 1er août 1793, sur rapport de Barère — « Détruisez la Vendée ! » —, elle décrète la destruction des forêts, des récoltes et des « repaires », avec évacuation des populations vers l'intérieur ; le 1er octobre, elle enjoint d'en finir avec les « brigands » « avant la fin du mois d'octobre ». En janvier 1794, le général Turreau conçoit son plan de colonnes croisées : douze colonnes — que la mémoire vendéenne nommera « colonnes infernales » — parcourent le pays de la fin janvier à mai 1794. Ses instructions de la mi-janvier prescrivent de passer « au fil de la baïonnette » les brigands pris les armes à la main, en précisant qu'on agira de même avec les filles, femmes et enfants qui seraient dans ce cas, et que les personnes simplement suspectes ne seront pas davantage épargnées. Le 8 février 1794, le Comité de salut public, auquel Turreau réclame une approbation formelle, lui répond notamment : « extermine les brigands jusqu'au dernier ». Parallèlement, à Nantes, le représentant en mission Carrier a fait de la Loire un instrument d'exécution : de la mi-novembre 1793 à février 1794, les noyades — prêtres réfractaires d'abord, puis prisonniers, femmes et enfants — font au bas mot 1 800 victimes identifiées, plusieurs milliers selon la plupart des estimations. Près d'Angers, environ deux mille personnes sont fusillées en quelques semaines au champ des Martyrs d'Avrillé.
Le 28 février 1794, aux Lucs-sur-Boulogne, des soldats de la division Cordellier tuent la population restée au bourg et dans les métairies. La tradition paroissiale conserve une liste de 564 noms — dont plus d'une centaine d'enfants de moins de sept ans —, transcrite au XIXe siècle par le curé Barbedette ; la critique discute la part exacte revenant à la seule journée du 28 février dans ce total, qui pourrait agréger les morts de la paroisse sur plusieurs mois, de même que l'identification précise du détachement en cause. La tradition locale rapporte aussi le supplice de l'abbé Voyneau, curé du Petit-Luc — donnée à vérifier sur la source imprimée primaire avant tout usage documentaire.
Le bilan d'ensemble donne la mesure de l'événement. La synthèse dirigée par Jacques Hussenet (2007) évalue à environ 170 000 le nombre de morts vendéens, soit à peu près un cinquième de la population de la Vendée militaire (autour de 800 000 habitants) ; Reynald Secher avait, par comparaison des rôles de population, compté 117 257 « disparus ». Quelle que soit la fourchette retenue, l'ordre de grandeur est celui d'une destruction de masse frappant très largement des non-combattants — et, pour l'essentiel de sa phase la plus meurtrière, une destruction postérieure à l'écrasement militaire de l'insurrection.
L'argument de la qualification : du « populicide » à l'article 211-1
L'essai de Gautier condense l'argumentaire que la mouvance mémorielle vendéenne défend depuis Secher, et qu'on peut résumer en trois propositions. L'intention, d'abord, serait documentée par les textes : décrets d'août et d'octobre 1793, discours de Barère, instructions de Turreau, correspondance du Comité de salut public. L'exécution, ensuite, fut systématique et frappa indistinctement les non-combattants. Enfin, elle se poursuivit après la victoire militaire, ce qui interdirait d'y voir une simple violence de guerre.
L'originalité de l'opuscule tient à son outillage juridique français. Sa présentation s'appuie sur l'article 211-1 du code pénal, qui définit le génocide comme la destruction totale ou partielle d'un groupe national, ethnique, racial ou religieux — ou d'un groupe déterminé à partir de « tout autre critère arbitraire » — par l'un au moins de cinq actes énumérés : atteintes volontaires à la vie, atteintes graves à l'intégrité physique ou psychique, soumission à des conditions d'existence destructrices, entraves aux naissances, transferts forcés d'enfants. Cette définition française, plus large que celle de la Convention de 1948, permet de contourner l'objection classique selon laquelle les Vendéens formaient un groupe « politique », catégorie non protégée par le droit international. L'ouvrage se réfère également à des travaux de juristes — un colloque tenu à La Roche-sur-Yon est évoqué — concluant que les faits répondraient aux critères des crimes contre l'humanité, imprescriptibles.
Cet argumentaire ne naît pas en 2008 et ne s'y arrête pas. Dès 1794-1795, Gracchus Babeuf forge le mot « populicide » pour qualifier le « système de dépopulation » appliqué à la Vendée sous Carrier. Raphael Lemkin, l'inventeur du mot « génocide » (1944), avait inscrit la Vendée au programme de son histoire mondiale des génocides restée inédite, selon ses papiers. Reynald Secher (1986) déclenche la querelle contemporaine, avec l'appui de Pierre Chaunu, qui siégeait à son jury de thèse et suggéra le titre du livre ; en 2011, Secher y ajoute la notion de « mémoricide ». La forme la plus aboutie de l'argument est aujourd'hui juridique : Jacques Villemain (2017, puis 2020), diplomate et juriste passé par la justice pénale internationale, applique aux faits la méthode des tribunaux pour l'ex-Yougoslavie et le Rwanda et conclut à la qualification de génocide, écartant la thèse des « dérapages » de généraux isolés au motif que, de janvier à mai 1794, « la chaîne de commandement fonctionne parfaitement » entre le Comité de salut public et les armées de l'Ouest. Rétrospectivement, le petit essai de Gautier apparaît comme un chaînon de vulgarisation entre Secher et Villemain — et comme un témoin de la juridicisation croissante du débat.
Ce que répond l'historiographie critique
La majorité des historiens universitaires de la Révolution récuse le mot, sans nier les massacres. Jean-Clément Martin, qui a consacré l'essentiel de son œuvre à la Vendée et à la Terreur, y voit une guerre civile d'une violence extrême, dans laquelle l'État révolutionnaire, loin de dérouler un plan d'extermination cohérent, multiplie les décisions contradictoires. La critique universitaire — ainsi le compte rendu du livre de Villemain paru dans la Revue d'histoire moderne et contemporaine (2021) — fait valoir que Kléber dénonce la politique de la terre brûlée dès la mi-avril 1794 ; qu'une lettre du Comité de salut public du 14 mai 1794 condamne explicitement les mises à mort de femmes et interdit même de fusiller les métayers, jugés indispensables à l'économie nationale ; que Turreau est relevé de son commandement dans les jours qui suivent et remplacé par Vimeux ; que les « patriotes » vendéens devaient être protégés et pouvaient bénéficier des biens saisis — autant d'éléments jugés incompatibles avec la volonté d'anéantir « les Vendéens » comme tels. Carrier, rappelé de Nantes dès février 1794, est jugé et guillotiné en décembre de la même année. S'y ajoutent l'argument d'anachronisme — appliquer à 1794 une catégorie juridique de 1948 —, la définition politique du groupe visé (des « brigands » royalistes, non un peuple ethnique ou religieux : objection que le recours à l'article 211-1 tente précisément de neutraliser) et la critique de la méthode démographique de Secher.
Anne Rolland-Boulestreau, qui a repris aux archives le dossier des colonnes infernales (2015, 2019), décrit une violence massive mais inégale, faite d'improvisations, de logiques locales et de surenchères militaires, et refuse elle aussi la qualification. Enfin, la critique érudite a réexaminé plusieurs pièces emblématiques du dossier : la fameuse lettre de Westermann après Savenay — « La Vendée n'est plus… » — est très probablement apocryphe ou réécrite ; les « mariages républicains » relèvent peut-être de la légende noire ; le tannage de peaux humaines aux Ponts-de-Cé est attesté mais demeure un fait circonscrit, dont Jean-Clément Martin a discuté la portée. Ces mises au point n'abolissent pas l'ampleur du massacre — l'ordre de grandeur d'environ 170 000 morts est aujourd'hui largement admis de part et d'autre du débat —, mais elles obligent tout travail documentaire à distinguer soigneusement les faits établis, les chiffres discutés et les pièces contestées.
Mémoire, droit et politique : les usages du mot
Le débat a très tôt débordé les revues savantes. Le 25 septembre 1993, pour le bicentenaire, Alexandre Soljenitsyne inaugure aux Lucs-sur-Boulogne le Mémorial de la Vendée, à deux pas de la chapelle du Petit-Luc : le dissident y salue la résistance vendéenne et met en garde contre les révolutions qui dévorent les peuples. En 2006, le département ouvre à côté l'Historial de la Vendée. Sur le terrain législatif, des propositions de loi tendant à la reconnaissance du génocide vendéen sont déposées à plusieurs reprises — notamment celle de 2008 portée par neuf députés autour d'Hervé de Charette —, sans jamais être adoptées. L'Église, de son côté, a béatifié en 1984 les martyrs d'Angers, Guillaume Repin et ses compagnons, dont beaucoup furent fusillés à Avrillé, tandis que d'autres causes, comme celle liée aux victimes des Lucs, sont demeurées en suspens.
Pour Gautier comme pour Secher, ce blocage même — l'impossibilité de nommer — fait partie du crime : c'est le sens du néologisme « mémoricide ». Pour leurs contradicteurs, la reconnaissance législative d'une qualification récusée par la majorité des historiens ferait de la loi un tribunal de l'histoire. Entre les deux, une voie s'est cherchée du côté du Centre vendéen de recherches historiques : établir les faits au plus près — c'est le travail d'Alain Gérard et de la somme dirigée par Jacques Hussenet —, quitte à laisser la qualification ouverte.
Conclusion — l'usage d'un petit livre dans un grand débat
Que vaut, dans ce paysage, l'essai de Louis-Christian Gautier ? Ce n'est ni un travail d'archives ni une somme juridique : c'est un texte bref de combat mémoriel, daté (2008) et situé (Dualpha, préface de Secher), qui vulgarise l'argumentaire de la qualification au moment où celui-ci passe du terrain historiographique au terrain législatif. À ce titre, il vaut moins comme source sur les événements que comme document sur le débat : il photographie l'état de l'argument « génocide » entre Secher (1986) et Villemain (2017-2020), et son recours à l'article 211-1 du code pénal annonce la juridicisation ultérieure de la controverse.
Pour un travail documentaire exigeant, on l'utilisera donc avec les précautions dites : vérifier chaque fait sur Hussenet, Martin, Rolland-Boulestreau ou Villemain ; signaler les pièces contestées ; et tenir ferme la distinction entre trois plans que la polémique confond volontiers — les faits (une destruction de masse de non-combattants, établie), les chiffres (discutés dans leurs marges, non dans leur ordre de grandeur) et la qualification (juridiquement plaidable, historiographiquement disputée). C'est à cette condition que Les Lucs-sur-Boulogne, ses 564 noms et sa chapelle peuvent être dits sans être instrumentalisés : non pas d'abord une pièce à conviction, mais un lieu où la France se souvient d'enfants morts — ce qui, quelle que soit l'issue de la querelle du mot, demeure.
Repères bibliographiques
Marcou (Sylvain), La Vendée militaire en 100 questions/réponses, suivi de Gautier (Louis-Christian), « Génocide en Vendée ? », préface de Reynald Secher, Paris, Dualpha, coll. « L'Essentiel », décembre 2008, 120 p.
Babeuf (Gracchus), Du système de dépopulation, ou la Vie et les crimes de Carrier [1795], rééd. Paris, Éditions du Cerf, 2008.
Secher (Reynald), Le Génocide franco-français. La Vendée-Vengé, Paris, PUF, 1986.
Secher (Reynald), Vendée : du génocide au mémoricide, Paris, Éditions du Cerf, 2011.
Gérard (Alain), « Par principe d'humanité… » La Terreur et la Vendée, Paris, Fayard, 1999.
Hussenet (Jacques), dir., « Détruisez la Vendée ! » Regards croisés sur les victimes et destructions de la guerre de Vendée, La Roche-sur-Yon, Centre vendéen de recherches historiques, 2007.
Martin (Jean-Clément), La Guerre de Vendée, 1793-1800, Paris, Points, 2014.
Rolland-Boulestreau (Anne), Les Colonnes infernales. Violences et guerre civile en Vendée militaire (1794-1795), Paris, Fayard, 2015.
Rolland-Boulestreau (Anne), Guerre et paix en Vendée (1794-1796), Paris, Fayard, 2019.
Villemain (Jacques), Vendée, 1793-1794. Crime de guerre ? Crime contre l'humanité ? Génocide ?, Paris, Éditions du Cerf, 2017.
Villemain (Jacques), Génocide en Vendée, 1793-1794, Paris, Éditions du Cerf, 2020, 677 p. — et son compte rendu critique dans la Revue d'histoire moderne et contemporaine, 2021/1.
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