Les Noyades de Nantes d'Alfred Lallié

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Contribution à la cause de béatification des victimes innocentes
du massacre des 28 février – 5 mars 1794 (guerre de Vendée)

« Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas. »
Évangile selon saint Marc 10, 14


Étude privée destinée à nourrir la réflexion des acteurs de la cause de béatification des enfants innocents et martyrs des Lucs.
Elle ne constitue pas un acte de procédure et ne préjuge en rien du jugement de l'Église, à qui appartient seule la reconnaissance du martyre.
 

I. Introduction : objet, méthode et esprit de l'étude

La présente étude répond à une double question : que vaut, et que contient, le livre d'Alfred Lallié, Les Noyades de Nantes (1879)1 ; et en quoi ce livre, consacré à la Terreur nantaise, peut-il servir la cause de béatification des enfants massacrés aux Lucs-sur-Boulogne le 28 février 1794, au cœur de la guerre de Vendée ? Le rapprochement n'a rien d'artificiel : les noyades de la Loire et les tueries des colonnes infernales relèvent d'une même politique de répression, conduite dans les mêmes mois, contre la même population, et dont la dimension antireligieuse est documentée de part et d'autre. Lallié n'a pas écrit sur Les Lucs ; mais il a établi, avec une méthode qui annonce celle des commissions historiques des causes de saints, le caractère systématique d'une persécution dont Les Lucs furent l'un des paroxysmes.

La démarche suivie est celle d'un dossier : exposer d'abord l'homme et l'œuvre (II et III), replacer ensuite le massacre des Lucs dans la persécution religieuse de 1793-1794 (IV), puis instruire la question canonique du martyre des enfants, avec ses appuis et ses objections (V), avant de proposer des recommandations pratiques pour la constitution du dossier (VI). Le parti pris est favorable à la cause ; la méthode, elle, ne concède rien à la complaisance : les débats historiographiques sont exposés loyalement, car une cause de béatification ne se construit que sur des faits critiqués et vérifiés. C'est du reste la leçon de Lallié lui-même, qui sut écarter de son réquisitoire les accusations insuffisamment prouvées.

Un mot enfin sur le statut de ce texte : il s'agit d'une étude documentaire privée, appuyée sur les sources et travaux cités en notes, et non d'un acte du procès canonique. Le jugement sur le martyre in odium fidei appartient à l'évêque de Luçon et, en dernier ressort, au Dicastère pour les causes des saints et au Souverain Pontife.

II. Alfred Lallié (1832-1913), historien de la Terreur nantaise

Alfred François Lallié naît à Nantes le 27 mars 1832 et meurt dans sa ville le 19 janvier 1913. Docteur en droit (1857), avocat, il participe à la fondation du Journal de jurisprudence commerciale et maritime de Nantes, puis à celle de la Gazette de l'Ouest, dont il devient l'un des rédacteurs en 1869. Catholique légitimiste, proche des idées d'Alfred de Falloux, il appartient à cette génération d'érudits de province qui, dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, entreprend de documenter la Révolution à hauteur d'archives locales.

Son œuvre est considérable et presque entièrement consacrée à Nantes et à la Loire-Inférieure pendant la Révolution : Le District de Machecoul, 1788-1793 (1869), Les Noyades de Nantes (1879), Les Prisons de Nantes pendant la Révolution (1883), L'Église constitutionnelle dans la Loire-Inférieure, Les Sociétés populaires à Nantes pendant la Révolution (1890), Le Diocèse de Nantes pendant la Révolution (2 volumes), La Justice révolutionnaire à Nantes et dans la Loire-Inférieure, Le Comité révolutionnaire de Nantes, enfin une biographie de J.-B. Carrier, représentant du Cantal à la Convention (1901).
Deux traits définissent sa position historiographique. D'une part, un engagement assumé : Lallié écrit en catholique blessé par la persécution religieuse, et ne s'en cache pas. D'autre part, un positivisme documentaire rigoureux : il travaille sur pièces — procédures judiciaires de l'an III, registres administratifs, archives municipales et départementales, presse du temps — et cite ses sources avec une précision qui permet, aujourd'hui encore, la vérification. C'est pourquoi son œuvre demeure une référence citée par des historiens de toutes sensibilités : les estimations et les récits de Lallié sont discutés, corrigés parfois, mais son corpus documentaire reste le socle de toute étude des noyades.

III. « Les Noyades de Nantes » (1879) : analyse critique de l'œuvre

III.1. Structure et contenu

Le volume publié à Nantes en 1879 comprend deux parties. La première, Les Noyades de Nantes proprement dite, compte huit chapitres : Préliminaires ; Noyades de prêtres ; Noyade du Bouffay ; L'Entrepôt ; Les grandes noyades ; Les noyades des galiotes ; Noyades d'enfants et mariages républicains ; Conclusion. La seconde, Histoire de la persécution des prêtres noyés, retrace en sept chapitres le calvaire administratif du clergé réfractaire de Loire-Inférieure, des premières mesures de 1791 jusqu'à l'embarquement final sur le navire La Gloire, et s'achève par des listes nominatives : prêtres emprisonnés sur La Gloire et noyés, prêtres détenus non noyés, prêtres omis des listes officielles. Cette architecture dit l'intention : établir les faits, identifier les responsables, nommer les victimes.

Dès le premier chapitre, Lallié annonce son objet avec la sobriété d'un juriste : les noyades sont « sans contredit le point le plus obscur de la mission de Carrier », car ceux qui les ordonnaient n'en laissaient rien par écrit ; « aucun registre, aucun papier administratif ne mentionnent les noyades, si ce n'est à mots couverts ». D'où sa méthode : faire parler les procédures. Et son verdict liminaire :

Le crime des noyades dépasse celui de Septembre, par le nombre des victimes, par le sang-froid des bourreaux, par les angoisses du supplice. […] Ce crime eut même cela de particulièrement odieux qu'il frappa surtout de pauvres gens, ouvriers des bourgs et paysans, exténués, malades, affamés, malheureux débris des cohortes vendéennes.

Alfred Lallié, Les Noyades de Nantes, chap. I (3).

III.2. Méthode et sources

La documentation de Lallié provient pour l'essentiel des procès de l'an III : procès des cent trente-deux Nantais, puis procès du Comité révolutionnaire de Nantes et de Carrier devant le Tribunal révolutionnaire (octobre-décembre 1794), dont il dépouille le Bulletin officiel numéro par numéro. Il y joint les registres de déclarations reçues à Nantes après l'arrestation du Comité (archives municipales), les procès-verbaux du Comité révolutionnaire (archives du greffe), les fonds départementaux et la presse de l'an III. Cette base judiciaire présente une force singulière pour un futur usage canonique : il s'agit de témoignages reçus sous serment, contradictoirement débattus, émanant souvent des exécutants eux-mêmes — bourreaux, mariniers réquisitionnés, gardes, geôliers — et non d'une littérature militante.

Lallié croise ces dépositions avec un sens aigu de la critique des témoignages : il note les rétractations intéressées, les silences de la peur — « tout le monde savait à Nantes que l'on noyait, mais à peine osait-on se le dire à l'oreille » 2 —, il confronte les chiffres, discute les dates, identifie nominativement la chaîne des responsabilités : le représentant Carrier ; les membres du Comité révolutionnaire (Goullin, Bachelier, Grandmaison, Robin, Jolly…) ; la compagnie Marat ; les équipes de Lamberty et Fouquet. 

Il restitue jusqu'au cynisme des acteurs : Goullin pressant l'embarquement — « dépêchons-nous, chers amis, la marée baisse » — ou Robin justifiant le massacre par la disette : « les patriotes manquent de pain, il est juste que les scélérats périssent »¹.

III.3. Les faits établis : chronologie et bilan

Le tableau ci-dessous résume la chronologie des noyades telles que le livre les établit, complétée par l'historiographie récente.

Date

Noyade

Victimes

Nuit du 16-17 novembre 1793

Première noyade : les prêtres détenus sur le navire La Gloire (chaland préparé par les équipes de Lamberty et Fouquet)

90 prêtres ; un seul survivant connu, l'abbé Julien Landeau

Début décembre 1793

Deuxième noyade : les prêtres transférés d'Angers, dépouillés puis submergés vers l'estuaire

58 prêtres ; aucun survivant

Nuit du 14-15 décembre 1793

Noyade « du Bouffay », dirigée par des membres du Comité révolutionnaire (Goullin, Grandmaison, Bachelier…)

129 détenus ; un survivant, Julien Leroy

23 décembre 1793

« Grande noyade » de deux gabares entre la Sécherie et Trentemoult

800 personnes, hommes, femmes et enfants

29 décembre 1793 – 18 janvier 1794

Noyades « des galiotes » (navires hollandais), pour vider la prison de l'Entrepôt

200 à 300 victimes à chaque opération

Nuit du 29-30 janvier 1794

Dernière noyade organisée sous l'autorité de Carrier

400 détenus

Février 1794

Noyade de la baie de Bourgneuf, ordonnée par l'adjudant-général Lefebvre, dénoncée par le commissaire des guerres Bouquet

41 victimes, dont 12 femmes, 12 jeunes filles et 15 enfants (5 nourrissons)

Trois épisodes méritent qu'on s'y arrête, car ils portent directement sur la dimension religieuse de la persécution et sur le sort des innocents.

La première noyade fut une noyade de prêtres. Dans la nuit du 16 au 17 novembre 1793, environ quatre-vingt-dix prêtres réfractaires détenus sur le ponton La Gloire sont embarqués sur un chaland préparé à cet effet. Le canonnier Wailly, de faction sur La Samaritaine, a laissé l'unique témoignage direct :

Ils me présentèrent un ordre conçu à peu près en ces termes, et signé Carrier, représentant du peuple : « Permis aux citoyens Fouquet et Lamberty de passer partout où besoin sera avec un gabareau chargé de brigands… » […] Un quart d'heure après, j'entendis les plus grands cris […] ceux des individus renfermés dans le gabareau, que l'on faisait périr de la façon la plus féroce.
Déposition du canonnier Wailly (5).

Carrier en rend compte à la Convention en des termes restés fameux : « Un événement d'un genre nouveau semble avoir voulu diminuer le nombre des prêtres ; 90 de ceux que nous désignons sous le nom de réfractaires étaient renfermés dans un bateau sur la Loire. J'apprends à l'instant, et la nouvelle en est très sûre, qu'ils ont tous péri dans la rivière ». Quelques semaines plus tard, cinquante-huit prêtres âgés ou infirmes, transférés d'Angers, subissent le même sort, sans un survivant. Le langage du temps — « baignoire nationale », « déportation verticale », « baptême patriotique » — dit assez la conscience qu'avaient les acteurs de ce qu'ils faisaient, et à qui ils le faisaient.

La noyade du Bouffay révèle la mécanique du crime. Dans la nuit du 14 au 15 décembre 1793, cent vingt-neuf détenus de la prison du Bouffay — liste dressée la veille par les corps administratifs, prisonniers de toutes conditions — sont liés deux à deux, dépouillés, embarqués sur une sapine dont les charpentiers ont préparé les sabords, et coulés au bout de l'île Cheviré. Le récit du seul rescapé, Julien Leroy, fait entendre la voix des victimes :

Avec mes dents je vins à bout de couper la corde qui attachait les mains à mon camarade ; à son tour il me délia […]. Nous fûmes tous engloutis. Je nageai pendant deux heures sur les cadavres.
Récit de Julien Leroy 

Le même jour, Carrier écrivait à la Convention : « Qu'il est satisfaisant pour moi de n'avoir à vous annoncer que des triomphes de notre armée !… « Tout réussit au gré de nos désirs » 1. Lallié souligne ce contraste, qui exclut la thèse de l'excès local ignoré du pouvoir.

Les femmes et les enfants furent noyés en connaissance de cause. Pour la « grande noyade » de la fin décembre — environ huit cents personnes —, les témoignages recueillis par Lallié sont accablants : « plus de 800 individus de tout âge et de tout sexe furent inhumainement noyés et coupés par morceaux », dépose le canonnier Wailly ; « en vain les femmes réclamaient-elles qu'on leur laissât leurs chemises, tout leur fut refusé et elles périrent ». 1. Le commissaire civil Benaben, dans une lettre administrative du 11 janvier 1794, décrit le procédé avec une ironie glaçante : « On appelle cela envoyer au château d'eau […] beaucoup plus prompt que la guillotine, qui ne paraît désormais destinée qu'à faire tomber la tête des nobles, des prêtres et de tous ceux qui, par le rang qu'ils occupaient autrefois, avaient une grande influence sur la multitude. » 2 — l'aveu, sous une plume républicaine, d'une hiérarchie des cibles où le prêtre figure en bonne place.

Le chapitre VII, « Noyades d'enfants et mariages républicains », est décisif pour notre objet. Lallié y établit, pièces en main : que le Comité révolutionnaire avait pris des arrêtés concernant les enfants détenus à l'Entrepôt ; que les généraux Kléber et Savary firent une démarche auprès de Carrier en faveur de ces enfants ; que Carrier révoqua l'arrêté qui les protégeait ; et que de nombreux témoins — Moutier, Bignon, David-Vaugeois, Chaux, Jolly, Fonteneau — attestèrent la disparition d'enfants par la noyade, sans qu'aucun témoignage contraire ne vienne les contredire. La noyade de la baie de Bourgneuf, dénoncée à la Convention par un commissaire des guerres républicain, donne la mesure : sur quarante et une victimes, quinze enfants, dont cinq à la mamelle⁴. L'extermination n'épargnait donc pas l'âge le plus tendre ; elle l'incluait délibérément.

III.4. La probité critique de Lallié : l'exemple des « mariages républicains »

Un point mérite une attention particulière, car il fonde la crédibilité de l'auteur. La tradition attribuait aux noyeurs le supplice dit des « mariages républicains » — un homme et une femme liés nus avant la submersion. Lallié, suivant l'examen de Berriat-Saint-Prix, constate que les allusions contemporaines abondent mais que la preuve positive fait défaut, et il relève que ce chef d'accusation fut écarté au jugement. Il refuse donc d'en faire un fait acquis. Voilà un historien engagé qui, sur un détail atroce et rhétoriquement utile à sa cause, conclut au non-prouvé : c'est exactement la discipline intellectuelle qu'exige une commission historique de cause de béatification, et la meilleure réponse par avance à ceux qui voudraient réduire son œuvre à un pamphlet contre-révolutionnaire.

III.5. Bilan chiffré et réception historiographique

Au terme d'un calcul par recoupement — effectifs connus des détenus, moins les exécutés, les morts de maladie et les survivants —, Lallié évalue à 4 860 le nombre des noyés, chiffre repris par Taine 1. L'historiographie postérieure a discuté ce total, comme le montre le tableau suivant 2.

Auteur

Estimation du nombre de noyés

Alfred Lallié (1879)

4 860

Hippolyte Taine

Reprend le chiffre de Lallié

Camille Mellinet

3 500

Gaston Martin (1924)

1 800

Roger Dupuy

7 à 11 noyades de 300 à 400 victimes chacune

Jean-Clément Martin

1 800 à 4 000

Jacques Hussenet (2007)

1 800 à 4 800 sur ordre de Carrier, plus ≈ 2 000 imputables à d'autres acteurs nantais

Reynald Secher

4 800 pour le seul automne 1793

Quelle que soit l'estimation retenue — de 1 800 à près de 5 000 —, trois données demeurent hors de contestation sérieuse, et ce sont elles qui importent au dossier canonique : les noyades furent massives et répétées sur près de trois mois ; les prêtres en furent les premières victimes désignées, et les seules dont les noms soient intégralement connus ; des femmes et des enfants y furent inclus sciemment. Sur ces trois points, le livre de Lallié n'a jamais été réfuté ; il a été affiné.

IV. De la Loire à la Boulogne : la persécution religieuse et le massacre des Lucs-sur-Boulogne 

IV.1. La dimension religieuse de la répression en Vendée 

La seconde partie du volume de 1879, Histoire de la persécution des prêtres noyés, reconstitue une filière : expulsions de religieux dès 1791, assignation des prêtres insermentés au chef-lieu, détentions successives à Saint-Clément, au Château, aux Carmélites, sur le ponton La Thérèse, aux Petits-Capucins, enfin sur La Gloire — d'où l'on ne sortit que pour la Loire. Nul jugement individuel, nulle charge personnelle : ces hommes moururent en tant que prêtres, au terme d'une proscription par catégorie que les lois d'août 1792 et d'octobre 1793 avaient rendue capitale. Lallié le formule sobrement : les prêtres sont les seules victimes des noyades dont on connaît tous les noms — parce qu'ils étaient enregistrés comme prêtres.

C'est dans ce contexte qu'il faut lire le soulèvement vendéen de mars 1793. Déclenchée par la levée des trois cent mille hommes, l'insurrection s'enracine dans le refus de la constitution civile du clergé et l'attachement aux « bons prêtres » : l'armée insurgée se nomme elle-même « catholique et royale », et ses combattants cousent sur leur poitrine le Sacré-Cœur. En face, la Convention décrète le 1ᵉʳ août 1793, sur rapport de Barère, la destruction de la Vendée — forêts abattues, récoltes saisies, populations déplacées — et proclame le 1ᵉʳ octobre que « les brigands de la Vendée doivent être exterminés ». 2. La défaite de l'armée vendéenne à Savenay (23 décembre 1793) ne clôt pas la guerre : elle ouvre la phase d'anéantissement.

IV.2. Les colonnes infernales (janvier-mai 1794) 

En janvier 1794, le général en chef Turreau organise douze colonnes chargées de parcourir méthodiquement le pays insurgé pour l'incendier et en exterminer les habitants compromis — instructions qui n'exemptent explicitement ni les femmes ni les enfants « suspects ». Le Comité de salut public couvre l'opération ; il écrira à Turreau le 8 février : « Extermine les brigands jusqu'au dernier, voilà ton devoir. » 1. Parmi les chefs de colonne, le général Cordellier se signale par un zèle particulier. Le 6 février 1794, il écrit de Tiffauges à Turreau :

J'ai ponctuellement exécuté ton ordre de purger, par le fer et le feu, tous les endroits que j'ai rencontrés sur ma route. Car indépendamment que tout brûle encore, j'ai fait passer derrière la haie environ six cents particuliers des deux sexes.
Le général Cordellier au général Turreau, 6 février 1794 (19).

Noyades à Nantes, fusillades d'Avrillé près d'Angers — environ deux mille victimes de janvier à avril 1794 —, colonnes incendiaires dans le bocage : ce sont les trois instruments simultanés d'une même politique. Le dossier des Lucs ne peut être instruit isolément ; il est une pièce de cet ensemble, dont Lallié a documenté le versant nantais.

IV.3. Le massacre des Lucs-sur-Boulogne (28 février – 5 mars 1794)

À la veille des faits, la commune des Lucs compte deux paroisses : le Grand-Luc, environ deux mille habitants, et le Petit-Luc, cent cinquante. Le 28 février 1794, la division Cordellier aborde Les Lucs pour en déloger les troupes de Charette, qui bivouaquent aux landes de la Vivantière. Deux colonnes convergent : celle de Cordellier et Crouzat sur la rive gauche de la Boulogne, celle du chef de bataillon Matincourt sur la rive droite. Rapidement, les soldats de Matincourt se dispersent en petits groupes, incendient les fermes et fusillent les habitants rencontrés ; l'opération militaire dégénère en massacre général — des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants sont mis à mort le long de la rivière. Surpris par Charette, les républicains sont mis en déroute et se replient sur Legé. Le lendemain 1ᵉʳ mars, Cordellier contre-attaque avec des forces accrues ; ne trouvant plus l'armée vendéenne, ses colonnes massacrent de nouveau sur la route de Legé aux Lucs. La tradition locale, recueillie dès le XIXe siècle, situe enfin au 5 mars le massacre des habitants — femmes, enfants, vieillards — réunis dans la chapelle du Petit-Luc autour de la prière, la destruction de l'édifice et la mort de l'abbé Voyneau, curé du Petit-Luc.

Deux lettres de soldats républicains éclairent l'esprit des exécutants. Le volontaire Pelereau écrit que les colonnes « ont avancé pour lors dans le bois en fusillant hommes, femmes et enfants qui se trouvèrent à leur rencontre ». Et le soldat Chapelain :

Aujourd'hui journée fatigante, mais fructueuse. Pas de résistance. Nous avons pu décalotter à peu de frais toute une nichée de calotins. Nos colonnes ont progressé normalement.
Lettre du soldat Chapelain (21).

« Décalotter des calotins » : sous l'argot de troupe, l'aveu est net — ce ne sont pas des combattants qu'on dit avoir tués ce jour-là (« pas de résistance »), mais des gens définis par leur religion. Un témoignage recueilli par Le Bouvier-Desmortiers en 1823 ajoute l'une des scènes les plus atroces du dossier : une femme en travail d'enfantement éventrée, son enfant enlevé à la pointe des baïonnettes. De tels récits tardifs demandent la prudence critique ; les lettres de soldats, contemporaines des faits, n'en demandent aucune.

IV.4. Le martyrologe de l'abbé Barbedette 

Le 30 mars 1794, un mois après les tueries, l'abbé Charles-Vincent Barbedette, curé du Grand-Luc et aumônier des troupes de Charette, dresse la liste des victimes, avec noms, âges et domiciles. Ce document unique — la seule liste de victimes d'un massacre des colonnes établie au moment des faits, souligne l'historien Alain Gérard — s'achève par une attestation solennelle :

Lesquels noms ci-dessus, au nombre de 564, des personnes massacrées en divers lieux de la paroisse du Grand-Luc, m'ont été référés par les parents échappés au massacre, pour être inscrits sur le présent registre, autant qu'il a été possible de les recueillir dans un temps de la persécution la plus atroce, les corps morts ayant été plus d'un mois inhumés dans les champs de chaque village du Luc : ce que j'atteste comme trop véritable, après avoir été témoin oculaire de ces horreurs et exposé plusieurs fois à en être aussi la victime.

La liste conservée compte 459 noms — la perte d'un feuillet expliquant vraisemblablement l'écart avec le total de 564 —, qui se répartissent ainsi1 :

Catégorie (liste conservée du cahier Barbedette)

Nombre

Hommes de 10 à 49 ans

80

Femmes de 10 à 49 ans

127

Personnes de plus de 50 ans

124

Enfants de moins de 10 ans

127

Noms conservés (sur 564 victimes attestées par l'abbé Barbedette)

459

Cent vingt-sept enfants de moins de dix ans nommément désignés : c'est cette colonne du registre qui fonde la cause. La tradition et la dévotion locales ont retenu le chiffre de 110 enfants de moins de sept ans, périmètre visé par l'instruction diocésaine de 1946-1947. Le cahier, redécouvert entre 1866 et 1873 par l'abbé Jean Bart dans les papiers du presbytère, est aujourd'hui conservé aux Archives de la Vendée. Lors du déblaiement des ruines de la chapelle du Petit-Luc, en 1863, on avait exhumé des ossements humains mêlés de balles, de scapulaires et de « Sacrés-Cœurs » d'étoffe — les insignes de la foi portés à même le corps des victimes.

IV.5. Le débat historiographique : état loyal de la question 

À partir de 1992, le dossier des Lucs a été rouvert par la critique universitaire, dans le contexte passionné du bicentenaire et de la controverse sur le « génocide vendéen »¹. Trois positions se dégagent. Jean-Clément Martin, suivi de Xavier Lardière, estime qu'il n'y eut pas un massacre unique mais une multiplicité de combats et de tueries échelonnés sur plusieurs mois de 1794, la liste de Barbedette totalisant selon lui l'ensemble des habitants tués depuis 1789 ; les victimes mêleraient civils et combattants tombés les armes à la main. Paul Tallonneau, plus radical, a contesté l'authenticité même du martyrologe et suggéré qu'une épidémie expliquerait les disparitions — thèse démographiquement réfutée par Jacques Hussenet 3. À l'inverse, Pierre Marambaud, croisant archives paroissiales, archives militaires et lettres de soldats, conclut à la réalité d'un massacre concentré sur les 28 février et 1ᵉʳ mars 1794, étendu aux hameaux et métairies alentour, avec un bilan de 500 à 590 morts, et tient le martyrologe pour crédible et compatible avec les recensements qui l'encadrent. Alain Gérard, éditeur des archives de l'extermination, et Jacques Hussenet, auteur de la somme démographique sur les victimes de la guerre de Vendée, se rangent à ses conclusions.

Pour l'usage canonique, deux constats suffisent. Premièrement, le fait central — des centaines de civils, dont plus d'une centaine d'enfants, tués aux Lucs par les colonnes républicaines à la fin de l'hiver 1794 — n'est nié par aucun historien sérieux ; le débat porte sur l'unité, la datation fine et le décompte exact des épisodes. Deuxièmement, ce débat, loin de disqualifier la cause, définit précisément le travail de la commission historique qu'elle devra comporter : expertise matérielle du cahier, confrontation avec les registres et les archives militaires — dont le dossier du procès intenté par Cordellier à Matincourt, retrouvé en 1977 —, établissement cas par cas des circonstances de la mort. L'Église a l'habitude de ces situations : la béatification des martyrs d'Angers, en 1984, a retenu 99 victimes documentées sur les quelque deux mille fusillés d'Avrillé.
La mémoire, elle, n'a jamais cédé : chapelle reconstruite au Petit-Luc (1898-1908), panneaux portant les noms des victimes (vers 1935), vitraux (1941), monument à l'abbé Voyneau (1947), complainte populaire, livre de Gaëtan Bernoville sur « les Saints Innocents de la Vendée » (1944)¹, enfin le Mémorial de la Vendée, inauguré le 25 septembre 1993 aux Lucs par un discours d'Alexandre Soljenitsyne qui donna à l'événement sa portée universelle².

V. Le dossier canonique : le martyre des enfants des Lucs 

V.1. Histoire et état de la cause

La démarche en vue d'une béatification n'est pas nouvelle. En 1946-1947, Mgr Antoine-Marie Cazaux, évêque de Luçon, ouvrit avec l'abbé Gabriel Prouteau, curé des Lucs, une instruction visant les 110 enfants de moins de sept ans massacrés le 28 février 1794. Le dossier, transmis mais resté sans aboutissement à Rome, fut mis en sommeil. Il n'a jamais été oublié : un pèlerinage annuel, de la Chabotterie aux Lucs, porte expressément l'intention de la béatification ; l'édition 2026, le 25 avril, s'est déroulée avec la bénédiction de Mgr Renaud de Dinechin, évêque de Luçon. En 2022, le père Jean-Paul Argouarc'h publiait Passion de la Vendée, préfacé par le cardinal Sarah, qui pose ouvertement la question : les enfants peuvent-ils être canonisés ? — et rappelle que la thèse canonique du futur cardinal Édouard Gagnon sur la béatification des enfants morts avant l'âge de raison a ouvert la voie à ce type de procès. La cause dispose donc déjà d'un commencement de procédure, d'une fama martyrii continue depuis 1794, et d'un portage ecclésial vivant. Il lui manque une relance formelle.

V.2. Les critères canoniques du martyre 

Selon la doctrine classique, fixée par Benoît XIV, le martyre requiert trois éléments : une mort réelle ; infligée par un persécuteur en haine de la foi (in odium fidei) ou d'une vertu chrétienne qui s'y rattache ; acceptée par la victime par fidélité au Christ. La reconnaissance du martyre dispense de la preuve d'un miracle pour la béatification — le miracle n'étant requis que pour la canonisation. La procédure actuelle (constitution Divinus Perfectionis Magister, 1983 ; instruction Sanctorum Mater, 2007) confie l'enquête à l'évêque du lieu de la mort, avec, pour les causes dites anciennes, l'obligation de recourir à des experts historiens et archivistes¹.

La pratique récente du Saint-Siège a précisé la notion d'odium fidei dans un sens qui intéresse directement notre dossier : il n'est pas nécessaire que la haine de la foi soit le motif exclusif ou déclaré du bourreau, ni que la victime ait été mise en demeure d'apostasier. Il suffit que la persécution atteigne la victime en raison d'une existence chrétienne — foi professée, pratique maintenue, charité exercée. C'est au titre de l'Évangile vécu que furent béatifiés les époux Ulma et leurs sept enfants, massacrés en 1944 pour avoir caché des Juifs : aucun des enfants n'avait « choisi » ; l'un d'eux naissait au moment du massacre ; tous ont été reconnus martyrs.

V.3. Des enfants peuvent-ils être martyrs ? Doctrine et précédents 

L'objection paraît forte : le martyre suppose une acceptation, dont un enfant de deux ou cinq ans est incapable. La tradition de l'Église y a répondu dès l'origine par le culte des saints Innocents, ces enfants de Bethléem tués à la place du Christ, honorés comme martyrs depuis les premiers siècles : ils moururent, selon le mot de saint Augustin, en confessant le Christ « non par la parole, mais par la mort ». Benoît XIV, traitant expressément la question, admet le martyre des enfants privés de l'usage de la raison lorsque la mort leur est infligée en haine du Christ : leur configuration objective au Sauveur — le baptême de sang — supplée l'acte personnel.

La pratique contemporaine a confirmé cette doctrine par des actes. José Sánchez del Río, quatorze ans, martyr de la persécution mexicaine, a été canonisé en 2016 ; les trois enfants martyrs de Tlaxcala, douze à treize ans, en 2017 ; les petits voyants de Fatima, François et Jacinthe, canonisés la même année au titre des vertus héroïques, ont établi que l'enfance n'est pas un obstacle à la sainteté reconnue ; les carmélites de Compiègne, martyres de la même Révolution, ont été inscrites au catalogue des saintes en 2024. Surtout, la béatification de la famille Ulma le 10 septembre 2023 constitue le précédent décisif : pour la première fois, des enfants en bas âge — jusqu'au nouveau-né — ont été élevés ensemble aux autels comme martyrs, sans acte personnel possible, parce qu'ils partageaient le destin d'une communauté (leur famille) frappée en haine d'une vie chrétienne. Transposé aux Lucs : les 127 enfants du martyrologe partageaient le destin d'une communauté paroissiale frappée dans une opération dont la coloration antireligieuse est documentée. Ajoutons un point que la commission pourra vérifier registre en main : dans la Vendée de 1794, le baptême des nouveau-nés était universel ; les enfants des Lucs étaient des baptisés, ce que n'étaient pas même les saints Innocents.

V.4. Les indices du martyre « in odium fidei » aux Lucs

La démonstration canonique devra établir la haine de la foi chez les persécuteurs. Le dossier réunit à cet effet des indices convergents de nature différente, qu'il convient de distinguer pour les pondérer.

Le cadre légal et politique. Depuis 1792, le prêtre insermenté est un proscrit passible de mort ; depuis l'automne 1793, la déchristianisation est politique d'État ; la population vendéenne est vouée à l'extermination précisément parce qu'elle a pris les armes pour ses prêtres et sa messe — le « fanatisme », dans la langue officielle. La guerre de Vendée n'est pas une jacquerie fiscale : son signe de ralliement est le Sacré-Cœur, son cri « Dieu et le Roi ». Frapper cette population « jusqu'au dernier », c'est frapper une communauté définie d'abord par sa fidélité religieuse.

Les actes et les paroles des exécutants. Aux Lucs mêmes : la lettre de Chapelain se félicitant d'avoir « décalotté toute une nichée de calotins » sans rencontrer de résistance ; la mise à mort de l'abbé Voyneau, curé du Petit-Luc ; la destruction de la chapelle où la tradition situe le massacre des plus faibles rassemblés dans la prière ; les scapulaires et Sacrés-Cœurs exhumés avec les ossements en 1863. À Nantes, parallèlement : les prêtres noyés les premiers et par catégorie, l'aveu de Benaben sur la guillotine « destinée aux nobles et aux prêtres », la révocation par Carrier de l'arrêté protégeant les enfants. L'ensemble dessine une persécution où la qualité religieuse des victimes est constitutive du crime.

La qualité des victimes. Une population paroissiale restée fidèle à ses prêtres réfractaires — Barbedette, aumônier de l'armée de Charette, en réchappa ; Voyneau non —, pratiquant les sacrements dans la clandestinité, portant sur elle les insignes de la dévotion. Le martyrologe n'est pas une liste de combattants : cent vingt-sept enfants de moins de dix ans, cent vingt-quatre vieillards, cent vingt-sept femmes.

Le précédent d'Angers. L'Église s'est déjà prononcée sur cette persécution : en béatifiant en 1984 Guillaume Repin et ses 98 compagnons — douze prêtres, trois religieuses, quatre-vingt-quatre laïcs dont quatre-vingts femmes, guillotinés ou fusillés à Angers et Avrillé entre janvier et avril 1794 —, elle a jugé que la répression de l'Ouest en 1793-1794 avait fait des martyrs in odium fidei : refus du serment, attachement à la messe des prêtres réfractaires, protection des « bons prêtres » furent les motifs retenus. Les Lucs relèvent de la même vague de persécution, à quelques semaines et quelques dizaines de kilomètres des faits jugés en 1984. Il ne s'agit donc pas d'ouvrir une question neuve, mais d'étendre à un cas voisin une qualification déjà admise par l'Église pour le même contexte.

V.5. L'apport spécifique du livre de Lallié à la cause 

Dans ce dispositif probatoire, Les Noyades de Nantes apporte quatre choses. D'abord, la preuve, de qualité judiciaire, que la répression de l'Ouest comportait une composante antireligieuse explicite : la première noyade fut une noyade de prêtres, revendiquée par Carrier devant la Convention avec une ironie sacrilège. Ensuite, la preuve que les enfants furent délibérément inclus dans l'extermination : chapitre VII, dépositions concordantes, révocation de l'arrêté protecteur, noyade de Bourgneuf. En troisième lieu, un modèle de méthode : critique des témoignages, renoncement aux accusations non prouvées, listes nominatives — exactement le travail qu'attend une Positio super martyrio. Enfin, un cadre d'interprétation : Nantes et Les Lucs sont les deux bras — administratif et militaire — d'une même politique ; ce que les procès de l'an III ont établi pour la Loire éclaire ce que les archives militaires et le martyrologe établissent pour la Boulogne. Une position bien construite citera Lallié non comme un hagiographe, mais comme ce qu'il est : un juriste dressant, sur pièces, l'état d'une persécution.

V.6. Objections et réponses 

« Le massacre unique est une construction mémorielle » (J.-C. Martin). Réponse : la thèse adverse (Marambaud, Gérard, Hussenet) est aujourd'hui la mieux archivée ; mais surtout, même la lecture minimaliste concède des centaines de morts civiles aux Lucs sous les colonnes au début de 1794. La cause n'exige pas de trancher le débat global : elle peut retenir nominativement les victimes aux circonstances les mieux attestées, comme Angers retint 99 cas sur deux mille. Le désaccord des historiens porte sur le périmètre, non sur l'existence du crime.

« Le mobile était politique et militaire, non religieux. » Réponse : la distinction, légitime en histoire, n'est pas exclusive en théologie du martyre. La pratique du Dicastère admet le motif mixte dès lors que la haine de la foi — ou d'une vie chrétienne — est réellement au principe de la persécution ; c'était déjà le cas à Angers, où les tribunaux révolutionnaires habillaient de « complicité avec les brigands » des condamnations dont l'Église a reconnu le motif religieux. Aux Lucs, l'insurrection elle-même était religieusement motivée, et les exécutants ont nommé leurs victimes « calotins ». Il appartiendra à la position d'articuler ces deux niveaux, cas par cas.

« Des enfants tués indistinctement ne sont pas choisis pour leur foi. » Réponse : ni les Innocents de Bethléem, ni les enfants Ulma ne furent « choisis » individuellement ; ils furent atteints par une violence dirigée contre le Christ ou contre une existence chrétienne dont ils étaient solidaires. Le martyre des tout-petits est un martyre de configuration objective, reçu dans la solidarité d'une communauté de foi — famille à Markowa, paroisse aux Lucs.

« Le martyrologe est-il authentique ? » (Tallonneau). Réponse : l'hypothèse de la falsification n'a convaincu aucun spécialiste du dossier ; la réfutation démographique de Hussenet est nette, et Gérard tient le document pour la seule liste de victimes dressée au moment des faits. Une expertise matérielle et diplomatique du cahier — papier, encre, main, concordance avec les registres — est néanmoins recommandée : elle transformerait l'objection en pièce à conviction.

« La cause serait politique. » Réponse : le risque d'instrumentalisation existe pour toute mémoire douloureuse ; la parade est la rigueur. En 1984, Jean-Paul II a montré qu'on pouvait béatifier des victimes de la Révolution sans canoniser une cause politique : sont en cause des personnes et leur fidélité, non un régime. La cause des Lucs gagnera à s'en tenir à cette ligne : ni réquisitoire contre la République, ni querelle du « génocide » — qualification juridique dont le procès canonique n'a nul besoin¹ —, mais l'établissement de morts reçues en haine de la foi.

VII. Conclusion 

Le livre d'Alfred Lallié n'est pas un livre de piété : c'est un dossier d'instruction, dressé par un juriste sur les pièces des procès de l'an III, et jamais réfuté sur l'essentiel. Il établit qu'à Nantes, entre novembre 1793 et février 1794, la République en armes noya par milliers des prisonniers sans jugement ; que les prêtres furent la première catégorie visée, et les enfants une catégorie incluse en connaissance de cause. Les Lucs-sur-Boulogne, quelques semaines plus tard, offrent le pendant militaire de cette même politique : un bourg de paysans fidèles, un curé massacré, une chapelle détruite, et un registre — unique dans l'histoire de cette guerre — où un prêtre témoin oculaire inscrivit, à chaud, les noms de 564 victimes dont 127 enfants.

Canoniquement, la voie est étroite mais elle est ouverte, et elle l'est davantage aujourd'hui qu'en 1947 : Angers a fait reconnaître l'odium fidei dans la répression de l'Ouest ; la famille Ulma a fait reconnaître le martyre d'enfants incapables d'un acte personnel de foi. Entre ces deux précédents, les petits des Lucs — baptisés, membres d'une communauté frappée jusque dans sa prière — occupent exactement la place que la tradition leur donne depuis Bernoville : celle des saints Innocents de la Vendée. Il revient à l'Église, et à elle seule, de juger. Le devoir des fidèles et des historiens est de lui présenter un dossier digne d'elle : véridique, critique, complet. Puisse la présente étude y contribuer.

« Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas ; car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent » (Mc 10, 14).

Annexe. Chronologie récapitulative 

Date

Événement

Novembre-décembre 1791

Premières mesures contre les prêtres réfractaires à Nantes (décret du 29 novembre ; arrêté départemental du 9 décembre).

26 août 1792

Loi de déportation des prêtres insermentés.

Mars 1793

Soulèvement de la Vendée ; formation de l'Armée catholique et royale.

1er août 1793

Rapport de Barère et décret de la Convention ordonnant la destruction de la Vendée.

Octobre 1793

Arrivée de Carrier à Nantes ; lois punissant de mort les prêtres insermentés ; défaite vendéenne de Cholet (17 octobre) et virée de Galerne.

16-17 novembre 1793

Première noyade : environ 90 prêtres (navire La Gloire).

Début décembre 1793

Deuxième noyade : 58 prêtres venus d'Angers.

14-15 décembre 1793

Noyade du Bouffay : 129 détenus.

23 décembre 1793

Défaite vendéenne de Savenay ; « grande noyade » (≈ 800 victimes).

29 décembre 1793 – 18 janvier 1794

Noyades des galiotes (200 à 300 victimes chacune).

12 janvier – 16 avril 1794

Fusillades d'Avrillé, près d'Angers (≈ 2 000 victimes, dont les 99 martyrs béatifiés en 1984).

21 janvier 1794

Départ des colonnes infernales du général Turreau.

29-30 janvier 1794

Dernière noyade organisée sous Carrier (≈ 400 victimes).

6 février 1794

Lettre de Cordellier : « six cents particuliers des deux sexes » passés « derrière la haie ».

28 février – 1er mars 1794

Massacre des Lucs-sur-Boulogne ; combat de la Vivantière ; contre-attaque et nouvelles tueries.

5 mars 1794

Massacre de la chapelle du Petit-Luc et mort de l'abbé Voyneau (tradition).

30 mars 1794

L'abbé Barbedette dresse le martyrologe : 564 victimes, dont 127 enfants de moins de dix ans.

16 décembre 1794

Exécution de Carrier à Paris, après le procès qui documenta les noyades.

1863-1873

Déblaiement des ruines du Petit-Luc (ossements, scapulaires, Sacrés-Cœurs) ; découverte du cahier Barbedette par l'abbé Bart.

1879

Publication des Noyades de Nantes d'Alfred Lallié.

1898-1908

Reconstruction de la chapelle du Petit-Luc.

1944

Gaëtan Bernoville, L'Épopée des Lucs et les Saints Innocents de la Vendée.

1946-1947

Mgr Cazaux, évêque de Luçon, ouvre l'instruction pour la béatification des 110 enfants.

19 février 1984

Béatification par Jean-Paul II des 99 martyrs d'Angers et d'Avrillé.

25 septembre 1993

Inauguration du Mémorial de la Vendée aux Lucs ; discours d'Alexandre Soljenitsyne.

10 septembre 2023

Béatification de la famille Ulma, dont sept enfants — précédent canonique décisif.

25 avril 2026

Pèlerinage annuel de la Chabotterie aux Lucs pour la béatification, avec la bénédiction de Mgr de Dinechin.