La Vendée, la foi, la patrie » de Tony Catta

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« La Vendée, la foi, la patrie » de Tony Catta (1960) : la somme d'une mémoire militante

En 1960 paraît aux Nouvelles Éditions Latines, à Paris, un volume au titre-programme : La Vendée, la foi, la patrie, sous-titré Synthèse du Souvenir vendéen. Son auteur, le comte Tony Catta (1884-1974), n'est pas un historien de métier : avocat nantais, journaliste, biographe couronné par l'Académie française, il est surtout l'un des quatre fondateurs, en 1932, du Souvenir vendéen, l'association qui a entrepris de jalonner le bocage de croix, de plaques et de commémorations. Ce livre n'est donc pas une monographie parmi d'autres : il se présente, dès son sous-titre, comme la mise en forme d'un enseignement mémoriel porté depuis près de trois décennies. Le présent article situe l'homme, l'association et le titre, puis indique ce qu'une lecture critique peut aujourd'hui attendre de l'ouvrage — et ce qu'il conviendra de vérifier sur pièce, l'exemplaire lui-même n'ayant pas pu être consulté pour cette présentation.

Un héritier des fidélités nantaises

Antoine Yves Catta, dit Tony, naît à Nantes le 20 mai 1884 dans une famille de la bourgeoisie catholique de l'Ouest. Son père, Antoine Catta, conseiller municipal de Nantes, démissionne de la magistrature au moment de l'exécution des décrets contre les congrégations (1880) et reçoit de Léon XIII, en 1885, le titre de comte romain. Quatre de ses frères et sœurs entrent en religion, dont le chanoine Étienne Catta, futur historien de l'Église avec lequel Tony cosignera plusieurs biographies de fondateurs de congrégations. Élève du collège Saint-Stanislas de Nantes, étudiant de l'Université catholique d'Angers puis docteur en droit (Caen, 1909), il s'inscrit au barreau de Nantes.

Un mariage achève d'ancrer sa trajectoire dans la littérature de l'enracinement : en 1908, il épouse Geneviève Bazin, fille de René Bazin, dont il avait été le secrétaire. L'auteur de La Terre qui meurt (1899), roman du marais vendéen, devient ainsi son beau-père — et Catta lui consacrera en 1936 une biographie au titre éloquent, Un romancier de vraie France. La Grande Guerre fait de lui un capitaine d'état-major, cité et décoré de la croix de guerre, puis chevalier de la Légion d'honneur à titre militaire (1929). L'entre-deux-guerres le voit mener plusieurs vies de front : direction des papeteries Bolloré, journalisme militant (il dirige L'Écho de la Loire jusqu'en 1932, avant de prendre la rédaction en chef de l'hebdomadaire royaliste L'Espérance du peuple et la direction du Journal d'Ancenis), engagement politique comme secrétaire du Comité de la droite auprès du marquis de La Ferronnays, tournées de conférences en Loire-Inférieure pour l'Association catholique des chefs de famille aux côtés de Jean Le Cour Grandmaison.

Le biographe, chez lui, précède l'historien de la Vendée : Du séminaire au champ de bataille (1919, prix Dodo de l'Académie française en 1920), Un cavalier, le colonel Taylor (préfacé par Lyautey, prix Boudenoot en 1930), puis, avec son frère Étienne, les grandes vies du père Basile Moreau et des origines de Sainte-Croix. Chez Catta, écrire est d'abord un acte de pietas au sens romain : le devoir rendu aux pères, aux prêtres, aux soldats. La Vendée n'est pas pour lui un objet d'étude ; elle est un patrimoine à transmettre.

Le Souvenir vendéen : d'une association à un livre

En 1932, Tony Catta fonde le Souvenir vendéen avec le docteur Charles Coubard, l'écrivain Jean Yole et l'homme de lettres Louis Chaigne. L'association se donne pour tâche d'entretenir la mémoire des guerres de Vendée : érection de croix et de plaques sur les lieux de combats et de massacres, cérémonies anniversaires, publication d'une revue, pèlerinages du souvenir. Elle naît dans le climat de l'entre-deux-guerres, où la mémoire de 1793 se relit à la lumière de 1914-1918 : la génération des fondateurs — Catta en tête, ancien combattant décoré — a fait l'expérience du sacrifice de masse et retrouve dans les paysans insurgés de l'An II des figures fraternelles de fidélité et de don de soi.

Le livre de 1960 arrive donc à maturité d'une œuvre collective. Son sous-titre, Synthèse du Souvenir vendéen, est presque un aveu de genre : il ne s'agit pas d'une recherche neuve versée au dossier, mais de la mise en ordre, par le cofondateur de l'association, de ce que trente années de travail mémoriel ont voulu établir et transmettre. L'éditeur — les Nouvelles Éditions Latines, dont le catalogue accueillait volontiers l'histoire régionale et la sensibilité contre-révolutionnaire — et l'impression rennaise disent assez le circuit de diffusion visé : celui des familles, des paroisses et des bibliothèques de l'Ouest fidèle.

Catta poursuivra ce compagnonnage militant jusqu'au bout : proche des éditions de Chiré à leurs débuts, il donne plusieurs articles à leur revue Lecture et Tradition, où on le voit encore, en 1968, saluer La Guerre de Vendée du chanoine Billaud (1949) comme une « vulgarisation éclairée, compétente ». La chaîne de transmission se prolonge d'ailleurs au-delà de sa mort, survenue le 14 avril 1974 à Saint-Barthélemy-d'Anjou, où il s'était retiré tout en professant le droit à l'Université catholique d'Angers : son fils Emmanuel Catta présidera le Souvenir vendéen de 1991 à 2000 — c'est-à-dire pendant les années du bicentenaire et de l'inauguration, en 1993, du Mémorial des Lucs-sur-Boulogne, marquée par le discours d'Alexandre Soljenitsyne. Le livre de 1960 se lit ainsi comme le maillon central d'un arc mémoriel : 1932 (fondation), 1960 (synthèse), 1993 (consécration monumentale).

Ce que dit un titre : de « Dieu et le Roi » à « la foi, la patrie »

Le titre mérite qu'on s'y arrête, car il opère un déplacement significatif. La devise des insurgés de 1793, brodée sous le Sacré-Cœur de leurs bannières, disait « Dieu et le Roi ». La triade de Catta, elle, dit « la Vendée, la foi, la patrie » : le Roi a cédé la place à la patrie. On peut faire l'hypothèse — sous réserve de ce que le texte lui-même articule — que ce glissement résume tout le travail de la génération du Souvenir vendéen : nationaliser la mémoire vendéenne, c'est-à-dire arracher les « Brigands » au procès en trahison que leur avait fait l'historiographie républicaine, pour en faire des Français exemplaires, morts à la fois pour leurs autels et pour une certaine idée de la France. Venant d'un rédacteur en chef d'hebdomadaire royaliste, la substitution n'est évidemment pas un reniement du fond légitimiste ; elle est une stratégie de réconciliation mémorielle, forgée par des hommes qui avaient eux-mêmes versé leur sang pour la patrie en 1914-1918 et qui pouvaient, à ce titre, réclamer pour leurs aïeux vendéens une place dans le panthéon national commun.

La triade porte aussi une thèse historiographique constitutive de toute la tradition mémorielle depuis Crétineau-Joly : la Vendée ne fut ni une jacquerie de misère ni une manœuvre aristocratique, mais le soulèvement d'un peuple pour sa foi — la conscription de mars 1793 n'ayant fait qu'allumer une révolte préparée par la Constitution civile du clergé et la persécution des prêtres réfractaires. Que la « foi » précède la « patrie » dans le titre n'est sans doute pas indifférent : l'ordre des mots est déjà une interprétation.

Une « synthèse » à l'heure de 1960

Situer le livre dans son moment historiographique en éclaire la portée et les limites. En 1960, l'histoire de la Vendée demeure pour l'essentiel partagée entre deux traditions héritées du XIXᵉ siècle : la tradition mémorielle et catholique, qui court des mémoires de la marquise de La Rochejaquelein à l'Histoire de la Vendée militaire de Crétineau-Joly (1840-1842), à l'abbé Deniau et, plus près de Catta, au chanoine Billaud ; et la tradition républicaine, qui tient l'insurrection pour une révolte fanatisée et manipulée. Le grand tournant archivistique et universitaire est encore à venir : c'est dans les années 1980 que Reynald Secher formulera la thèse du « génocide franco-français » (1986), aussitôt discutée et combattue, notamment par Jean-Clément Martin, qui déplacera l'attention vers la construction même de la mémoire vendéenne ; c'est en 2015 qu'Anne Rolland-Boulestreau donnera son anatomie archivistique des colonnes infernales ; et c'est au moment du bicentenaire que naîtra le Centre vendéen de recherches historiques. La « synthèse » de Catta occupe donc une position médiane : après l'âge des grandes histoires apologétiques, avant l'âge des thèses et des controverses savantes.

Sa valeur documentaire, pour le chercheur d'aujourd'hui, en découle. Elle est double. D'une part, le livre est une source de premier ordre pour l'histoire de la mémoire : il fixe ce que le Souvenir vendéen voulait établir et transmettre en 1960, avec son vocabulaire, ses hiérarchies, ses héros et ses martyrs — un état de la tradition à mi-chemin entre la fondation de 1932 et la consécration de 1993. D'autre part, il peut jouer le rôle de conservatoire : ce type d'ouvrage recueille souvent des traditions paroissiales, des inscriptions, des listes de victimes ou des attributions locales qui ne figurent nulle part ailleurs sous forme rassemblée. Mais précisément parce qu'il procède d'une œuvre de piété plus que d'une critique des sources, chacune de ces données doit être traitée comme un témoignage de la mémoire, non comme une preuve de l'événement.

Lire Catta aujourd'hui : profits et précautions de méthode

Pour un travail comme celui qui s'attache aux Lucs-sur-Boulogne, aux colonnes infernales et à la fabrique des martyrologes, l'ouvrage de Catta appelle une discipline de lecture en trois temps. Premièrement, l'identifier pour ce qu'il est : la voix officielle d'une association mémorielle à une date donnée — ce qui en fait un jalon indispensable de tout volet consacré à la construction du souvenir, au même titre que les monuments qu'elle a semés dans le bocage. Deuxièmement, remonter systématiquement toute donnée factuelle qu'il avance — chiffres de victimes, noms de prêtres, épisodes paroissiaux, et l'on pense ici au dossier du Petit-Luc et de son curé, dont l'identification exacte reste à asseoir sur la source imprimée primaire — vers les documents d'archives (registres paroissiaux et d'état civil, série L des archives départementales, martyrologes imprimés du XIXe siècle) avant tout réemploi. Troisièmement, croiser sa lecture avec l'historiographie critique postérieure, dans les deux sens : ce que Secher, Martin ou Rolland-Boulestreau confirment, infirment ou reformulent de la tradition dont Catta est le porte-voix, et, inversement, ce que la tradition avait vu ou conservé que l'histoire universitaire a parfois trop vite écarté.

Il y a enfin un profit propre à en tirer pour une réflexion sur la mémoire chrétienne de la Vendée : la triade « foi, patrie » offre un opérateur de lecture remarquable pour comprendre comment une génération a simultanément christianisé et nationalisé le souvenir de 1793 — préparant, sans le savoir, le terrain sur lequel se joueraient plus tard aussi bien la cause des martyrs que la querelle du « génocide ».

Repères

Tony Catta, La Vendée, la foi, la patrie. Synthèse du Souvenir vendéen, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1960 (impression : Rennes, Imprimeries réunies). L'auteur : Antoine Yves, dit Tony, Catta, comte romain, né à Nantes le 20 mai 1884, mort à Saint-Barthélemy-d'Anjou le 14 avril 1974 ; avocat au barreau de Nantes, journaliste, biographe ; cofondateur du Souvenir vendéen en 1932 avec Charles Coubard, Jean Yole et Louis Chaigne, gendre et biographe de René Bazin, frère du chanoine Étienne Catta , père d'Emmanuel Catta, président du Souvenir vendéen de 1991 à 2000.